"Condamnés à ne pas choisir" : l'édito du lundi sur le retour en bleu de la charnière Dupont-Ntamack
On vous repose la question : faut-il installer une charnière unique en Bleu, la maintenir coûte que coûte, au gré des vents, des trophées et des contre-performances ? Coucher deux noms d’emblée, immuables, sans même réfléchir à l’adversaire, la stratégie ou la forme du moment, et construire autour ? Instant confidence : on a longtemps milité pour ça. On n’en est plus tout à fait sûrs.
Bien évidemment, ce serait la solution idéale, autant pour la pérennité du projet que pour la confiance des hommes qui l’incarnent. L’histoire le montre : c’était Gregan-Larkham, Dawson-Wilkinson, Smith-Carter et rien d’autre. Ce n’était pas "Gregan et un autre, parfois Larkham, parfois son concurrent". C’est ainsi que font les grandes nations, ainsi qu’elles construisent de grandes équipes, de celles qui seront un jour championnes du monde. Alors, pourquoi pas nous ? Parce qu’on ne fait rien comme les autres. Parce que nous n’avons pas ce luxe. En la matière, on le subit plus qu’on ne le revendique.
Comme le sélectionneur, on était pourtant persuadés qu’il fallait installer une équipe et une continuité, dès 2020. Plus encore à la charnière, ces postes si particuliers où les connexions et la confiance pèsent tant sur l’issue d’un match. C’est ce que Galthié a fait, et il faut lui rendre ici l’honneur d’avoir associé les actes aux paroles. Mais, comme lui, on a pris dans la tête la fin d’été 2023. Ntamack qui se blesse durement, et qui dit adieu à la Coupe du monde en dernière minute, alors que tant de choses avaient été construites autour de lui. Puis Dupont, le psychodrame de la pommette, et cette sensation soudaine qu’après quatre ans à construire, notre destin mondial tenait finalement à si peu de choses. Et à deux hommes, sans lesquels tout semblait soudain dépeuplé.
On se souvient. Et on apprend, pour ne plus le revivre. Échaudé, on se dit alors qu’on ne sera pas champions du monde avec Romain Ntamack, ni avec Antoine Dupont. Qu’on ne le sera pas plus avec Matthieu Jalibert, Maxime Lucu ou Thomas Ramos. On le sera avec eux tous.
Parce que le rugby de France détruit les corps cent fois plus que celui d’ailleurs, et ce début d’automne le prouve encore, il faut intégrer ce paramètre dans la gestion, et ne plus fermer les yeux en espérant que ça passe.
Par le jeu des blessures, ce sont donc Antoine Dupont et Romain Ntamack qui devraient officier cette année, en novembre. C’est tant mieux, on ne les a que trop peu vus à pareille couleur, en bleu et ensemble, ces dernières années. Apprécions le moment, mais sans rien omettre du passé : il faudra se souvenir que lors du dernier Tournoi des 6 Nations, c’est avec un Matthieu Jalibert à la fête et à l’ouverture que le XV de France a conservé son titre. Se souvenir encore de la grande tournée qu’a réalisée Maxime Lucu, cet été dans l’hémisphère sud, et que cette escapade fut aussi l’occasion de tester un nouvel assemblage Ntamack-Jalibert en "10-15", qui a porté bien des promesses. Se rappeler enfin que Thomas Ramos, bien que blessé, a le talent rare de sortir des prestations XXL chaque fois que se présente un grand match. Lui aussi reviendra.
Il faudra se souvenir de ces cinq-là, et même de leurs premiers concurrents directs. Parce que la France n’a pas le luxe des certitudes, elle doit anticiper tous les scénarios. Et laisser toutes les portes ouvertes, pour apprendre à multiplier les réponses. Alors, éprouvons-les, ces réponses et ces associations. Toutes. Elles pourraient nous être utiles. Et évitons surtout de les hiérarchiser ? C’est un peu ça : c’est une condamnation à apprécier ce qu’on a de beau sur l’instant, sans faire de choix définitif ni de croix sur l’avenir. Pas pour l’instant. Le sort s’en chargera peut-être.