Visa pour l'image: en Syrie, «les blessures du passé se referment lentement»
Pour sa 38e édition, le Festival international de photojournalisme de Perpignan met à l'honneur la Syrie après la chute de Bachar el-Assad. Le nouveau pouvoir en place entend unifier toutes les communautés et les différents groupes armés. Le photojournaliste Philémon Barbier suit ce défi qui doit aboutir à une paix durable, dans un pays fracturé et traumatisé par des décennies de dictature et treize années de guerre. Rencontre.
De notre envoyée spéciale à Perpignan,
RFI : Vous avez reçu le Visa d’or 2026 de la ville de Perpignan Rémi Ochlik – photographe tué en Syrie en 2012 - pour votre reportage « Syrie: l’aube des cendres ». Qu’est-ce que cela représente pour vous ?
Philémon Barbier : Avant tout c'est un honneur. C'est une récompense, une reconnaissance de tout le travail qui a été réalisé. Ça amène une exposition ici, et donc la possibilité de montrer ce travail à un public qui est hors du milieu de la photo. Cela permet de raconter cette Syrie en transition à un plus grand nombre. Et puis financièrement, ça va aider aussi beaucoup le modèle économique aujourd'hui des photojournalistes indépendants.
Pourquoi avoir choisi d’aller travailler sur ce territoire difficile et compliqué qu'est le terrain syrien ?
Cela faisait très longtemps que je voulais me rendre en Syrie. J'étais trop jeune quand la guerre a commencé et je n'avais donc pas pu la couvrir. Mais mes premiers liens avec le journalisme, c'était en partie la guerre en Syrie, dont j'entendais les événements à la radio, chez mes parents. C'est devenu un endroit où je voulais me rendre. Et puis, j'avais déjà des amis syriens, assez proches, qui avaient fui leur pays pour venir en France. Ils m'ont raconté aussi leur pays. Cette envie d'aller en Syrie et de travailler sur ce terrain est donc très ancienne...
Vous avez parcouru la quasi-totalité de ce vaste pays. Qu’est-ce qui vous a le plus marqué - si c'est possible de répondre à ce genre de question ?
C'est une question difficile parce qu'il y a énormément de choses incroyables en Syrie. J'ai vécu beaucoup de moments puissants, dont certains ont été marquants pour leur force. J'ai rencontré des gens fascinants à écouter, qui racontaient des histoires souvent dures mais aussi extrêmement humaines. C'est donc très difficile de choisir un moment, mais si je devais choisir...
Je n'étais pas là le 8 décembre 2024 quand Assad est tombé. Mais j'y étais le 8 décembre 2025, un an après. Les célébrations de l'époque constituent un moment absolument incroyable : tellement de monde dans les rues, tellement de monde sur la place des Omeyyades, et cela durant plusieurs jours. Dans d'autres villes, on voyait aussi des images assez dingues, par exemple celles des hélicoptères qui lâchaient des fleurs sur la foule. Cela représente quelque chose d'important après tout ce qui s'est passé pendant la guerre, les bombes, les armes chimiques etc. Et donc, oui, le 8 décembre 2025 était un moment assez dingue.
Vous parlez là d'un moment heureux, or, vous avez beaucoup photographié la mort, la destruction. C'est un choix ?
C'était l'angle de cette histoire : raconter la transition. Et cette transition ne se fait malheureusement pas toujours de façon pacifique. Cette première année a ainsi été marquée par des épisodes de violences. C'était important de pouvoir montrer cela tout en intégrant aussi dans le récit des épisodes de calme. J'ai essayé de raconter cette première année avec ses différents moments, une année durant laquelle la vie tente de reprendre, malgré le fait que la Syrie soit un pays fracturé par des décennies de dictature et plus d'une décennie de guerre extrêmement violente avec de multiples communautés. Le grand défi du nouveau gouvernement, c'est l'unification.
Le grand défi de la Syrie, c'est donc de réunifier toutes les communautés du territoire derrière un seul drapeau. Pensez-vous que cela va être concrètement possible ?
Je ne pourrais pas prétendre apporter une solution miracle à l'unification d'un pays, je n'ai pas la prétention à pouvoir apporter une solution ! Moi, ce que je vois aujourd'hui, c'est plutôt optimiste. Certes, cette première année a été marquée par des épisodes de violences, mais depuis quelques mois, la situation est beaucoup plus calme. Il y a encore évidemment des choses qui se passent, il y a encore Daech qui essaye de faire des actions, il y a encore évidemment des fractures dans la société, mais j'ai l'impression que la situation s'améliore quand même en termes de sécurité, en termes de levée des sanctions, de reconstruction économique, d'investissements etc. Je souhaite évidemment un avenir dans la paix pour ce pays, bien sûr, et je pense que tous les Syriens sont fatigués de la guerre, sont fatigués de la dictature, sont fatigués de la violence. Beaucoup de gens veulent la paix et beaucoup de gens se battent pour ça.
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Une image de votre exposition donne beaucoup d'espoir à côté de celles des morts et des souffrances : celle d'une prière entre chrétiens, musulmans et druzes au monastère de Deir Mar Moussa, en hommage au père Paolo Dall'Oglio, jésuite italien porté disparu depuis son enlèvement par le groupe État islamique en juillet 2013...
C'est un moment très fort et qu'on voit rarement, mais qui existe. Ce sont des moments très beaux et qui, je pense, sont porteurs d'espoir. Moi, j'ai beaucoup d'espoir pour ce pays. J'espère que la situation ne va faire que s'améliorer. Je pense que les blessures du passé se referment lentement. Je pense qu'il y a un vrai besoin de justice aussi et que ça va être la clé de voûte de toute cette transition. La justice transitionnelle, depuis le début, est un point extrêmement important. Enormément de gens ont besoin de justice pour pouvoir avancer, pour pouvoir reconstruire, pour pouvoir panser leurs blessures.
Ça prendra peut-être des générations, mais j'ai confiance sur le fait que beaucoup de gens veulent la paix, bien que ça soit compliqué dans la région. De nombreux acteurs n'ont pas toujours intérêt à ce que ce soit la paix, ou à avoir certains gouvernants. Israël continue d'occuper le Golan, continue d'intervenir, d'étendre son influence, son territoire. Les pays du Golfe - aussi - étendent leur influence. Tout le monde tente de se placer, les Européens, les Américains, etc. Les puissances mondiales jouent en Syrie et dans la région. Et ça n'est pas évident pour un gouvernement de jongler avec toutes ces difficultés. Mais on ne peut qu'espérer que ça s'améliore.
Le nouveau régime syrien, à la différence de son prédécesseur, entend laisser travailler les journalistes en toute liberté. Avez-vous cependant été entravé dans votre travail ou avez-vous subi des pressions de la part de certains acteurs ?
Personnellement, non. Mes photos n'ont jamais été contrôlées - et si on avait tenté de le faire, je n'aurais évidemment pas accepté ! Mais j'ai connu des journalistes qui ont eu des difficultés. Comme dans tous les pays du monde, les journalistes effectuent un travail qui ne plaît pas toujours aux gouvernants. C'est à nous de réussir à rentrer, à « se faufiler entre les mailles du filet ». Mais je pense qu'il y a quand même une facilité à travailler dans ce pays. Ce n'était en effet pas du tout le cas avant. Dans la région, c'est aussi l'un des seuls pays où on peut travailler assez librement. Cela étant, rien n'est toujours parfait, mais comme partout...
Comptez-vous poursuivre votre travail dans cette zone ?
J'entends y retourner, bien sûr ! Je compte continuer d'y travailler. J'espère, toute ma vie, vraiment. C'est un pays dans lequel j'ai des attaches et dont j'ai envie de suivre l'évolution. Et j'espère y photographier plus la paix dans le futur.
Visa pour l'image se tient à Perpignan jusqu'au 13 septembre 2026