Virginie Viard : « Je comprends que Chanel ait voulu changer de créateur. La blessure, c’est la façon dont cela a été fait…»
Karl Lagerfeld et Virginie Viard, sur le ponton en bois de la plage artificielle installée au Grand Palais pour le défilé de la collection printemps-été 2019 de Chanel. À Paris, le 2 octobre 2018.
© AFP or licensors
Élodie Rouge 04/10/2026 à 07:58, Mis à jour le 04/10/2026 à 07:59
Dans un livre, la styliste Virginie Viard revient sur son éviction brutale de chez Chanel. Mais aussi et surtout sur sa relation avec Karl Lagerfeld, auquel elle avait succédé. Interview exclusive.
Paris Match. Après deux ans de silence, vous reprenez la parole avec un livre qui paraît pendant la grand-messe de la mode. Pourquoi ?
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Virginie Viard. J’ai passé quarante ans dans la mode, cela n’aurait presque pas eu de sens de le sortir à un autre moment que la fashion week. Cela correspond au calendrier de ma vie. Évidemment, c’est plus stressant ! Me mettre ainsi sur le devant de la scène est un exercice étrange. Cela me fait du bien. Cela me fait même plaisir. Mais… quel chemin !
Vous êtes entrée chez Chanel en 1986 et vous avez brusquement quitté la rue Cambon en 2024. Comment avez-vous comblé ce vide ?
Au début, je ne savais pas vraiment quoi faire… Je me suis complètement écroulée, et je n’étais pas assez en forme pour retrouver tout de suite un emploi. J’ai pris des cours de dessin, de peinture, des leçons d’anglais. J’étudiais les journaux de mode pour rester au courant… en essayant de m’améliorer dans tout ce que je ne savais pas bien faire. À partir de janvier, j’ai commencé à travailler avec une coach qui m’a aidée à me reconstruire, étape par étape. J’aurais dû en avoir une depuis toujours !
Cette rupture vous a-t-elle finalement apporté de la liberté ?
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En souvenir de Karl, la styliste Virginie Viard porte encore ce manteau qu’il lui avait offert. Au jardin du Luxembourg, à Paris, le 24 septembre.
© Mathieu Martin Delacroix
Beaucoup. De la confiance en moi aussi. J’étais toujours angoissée.
Votre parcours aurait-il été différent si vous aviez été un homme ?
Comment ne pas se poser la question ? C’est aussi pour cela que je cite “Si j’étais un homme”, la chanson de Diane Tell. Est-ce que j’aurais été davantage capitaine ? Il y avait aussi le fait d’avoir effectué toute ma carrière chez Chanel. Tout le monde savait que j’avais commencé stagiaire. Il n’y avait aucun mystère autour de mon parcours… Cela a sans doute nourri mon sentiment d’imposture. Et puis, je passais après Karl, dans “LA” plus grosse maison… C’était forcément un peu écrasant.
« C’était une chance immense de travailler aux côtés de Karl Lagerfeld… Mais, j’avais l’impression de passer mon bac chaque jour »
Karl vous faisait peur ?
Oui, oui ! C’était une chance immense de travailler à ses côtés… Mais j’avais l’impression de passer mon bac chaque jour avec lui. J’avais envie de le surprendre.
Cette peur a-t-elle fini par disparaître ?
Non, je ne me suis jamais détendue ! [Elle rit.] Mais ce n’était pas désagréable ! Je voulais toujours lui faire plaisir. À la fin, il était content, mais j’avais encore besoin de son regard. Aujourd’hui, j’arrive davantage à prendre du recul. Mais je l’aime toujours autant, rien ne change.
La première partie du livre raconte votre arrivée chez Chanel et les années Karl. À vous lire, cette période ressemble à un âge d’or !
C’est vrai, pourtant je ne suis absolument pas une personne nostalgique. J’ai adoré cette époque, mais j’en ai vécu d’autres superbes ensuite.
Quelles femmes Chanel aviez-vous en tête lorsque vous créiez ?
Caroline de Hanovre était très importante pour moi ! Je l’ai tellement vue avec Karl… Et puis elle porte les choses comme personne. Sa fille, Charlotte, aussi. Il y avait également Kristen Stewart, Vanessa Paradis… Je pouvais me dire : “Tiens, ça, ce sera pour Vanessa.” J’aimais penser aux femmes qui allaient porter les vêtements, à leur personnalité.
« J’ai apporté de la féminité dans les collections Chanel »
Avez-vous fait parvenir un exemplaire du livre à Anna Wintour, Suzy Menkes ou Carine Roitfeld, pour renouer le contact, par exemple ?
Son « projet le plus accompli » : le défilé de la collection Métiers d’art, à Dakar, en 2022. Virginie Viard y consacre un passage dans son livre.
© Shutterstock/SIPA
Non. Je ne l’ai envoyé à personne.
Les Wertheimer, propriétaires de Chanel, ont eu droit à leur chapitre. Pensez-vous rester en bons termes avec eux après la parution du livre ?
Même si je ne suis plus en contact avec eux, je les aime beaucoup. Après, il s’est passé ce qu’il s’est passé… Aujourd’hui, je suis totalement apaisée. Je comprends très bien qu’ils aient voulu changer de créateur, ce n’est pas la question. La blessure, c’est la façon dont cela a été fait.
Vous ne vous imaginiez pas finir autrement que chez Chanel ?
Je pensais y rester toute ma vie… Pas forcément à la direction artistique mais dans une des autres activités de la maison. Il n’y avait rien de vraiment décidé, mais c’était quelque part dans un coin de ma tête. Et puis, du jour au lendemain, tout s’arrête. C’est vertigineux : on se sent forcément fragilisée.
Avez-vous vite eu envie de retravailler ?
À vrai dire, j’en rêvais. Je me disais que ce serait ma manière de dire que j’existais ! Et puis, finalement, il n’y a pas eu tant de propositions que cela, hormis un projet qui n’a pas abouti. Ensuite, j’ai refusé les sollicitations pour me concentrer sur ce livre.
Avez-vous pensé qu’“Un regard. Une vie chez Chanel” pourrait relancer votre carrière ?
Surtout au départ. Aujourd’hui, ce désir est moins brûlant. Il faudrait que l’on me prenne pour ce que je suis. Je n’ai pas envie de recommencer de zéro.
« Karl Lagerfeld faisait tout : les photos, les films, les collections »
Votre vie a été rythmée par quatre à huit défilés par an. Cet arrêt brutal a-t-il changé votre regard sur la frénésie de la mode ?
Vanessa Paradis dans un ensemble en tweed violet imaginé par Virginie Viard, aux 36e Victoires de la musique. Le 12 février 2021.
© 2021 Stephane Cardinale - Corbis
Ce qui était formidable avec toutes ces collections, c’est la possibilité de développer chaque fois complètement un thème, avec un narratif précis et construit, que ce soit la danse, le Deauville de Chanel… Avec le recul, on pourrait tout de même s’autoriser à sauter quelques figures imposées, comme un défilé Croisière. Sinon, ça manque de fantaisie ! C’est dommage quand tout devient systématique !
Quelle empreinte, débarrassée du poids de Karl, pensez-vous avoir laissée chez Chanel ?
C’est d’avoir ouvert la maison aux artistes en m’entourant, par exemple, de Sofia Coppola, des photographes Inez & Vinoodh, des chorégraphes Dimitri Chamblas ou (La) Horde. Karl, lui, faisait tout : les photos, les films, les collections. Il n’était plus là, il a fallu repenser les choses et ça m’a beaucoup plu. C’est aussi en cela que je me suis peut-être davantage rapprochée de Gabrielle Chanel, qui s’est toujours entourée d’écrivains, de cinéastes, de musiciens, de danseurs. Et j’ai également apporté de la féminité dans les collections.
Aimez-vous le Chanel de Matthieu Blazy ?
Après mon départ, regarder les défilés Chanel me faisait trop mal au cœur. Avec l’arrivée de Matthieu Blazy, c’est devenu moins difficile. D’abord parce que nos esthétiques sont très différentes. Nous n’avons pas la même vision des mannequins. Mais il y a des choses que j’adore dans son travail. Dans le dernier défilé, il y avait des lamés, des tartans, les cheveux, les yeux… Il existe tant de codes chez Chanel : la maison, les salons, l’escalier… La source d’inspiration est infinie.
La page Chanel est-elle tournée ?
Oui. Le livre m’a permis de refermer ce chapitre. Maintenant, je me sens prête pour la suite.