Public massif, Pogacar en mode cannibale et Seixas sur la pente ascendante lors de la 14e étape du Tour de France : une journée en forme de quintessence
Quelle douce folie pour s'extirper des derniers hectomètres du col du Haag, de ce corridor en furie, où cela valait bien la peine de perdre un rétroviseur pour se frayer un passage et vivre ce moment dingue, au milieu d'un peuple électrisé par le bonheur simple d'être là sur les routes du Tour. Une joie qui nous a collé un frisson comme rarement et qui n'allait pas nous quitter devant la marée humaine à la sortie du col, un stade de football qui se dressait devant nous avec des vaches en tribune supérieure, dans un endroit d'une rare beauté, ces prairies sèches, ces sommets aux courbes douces, ces petits ventres d'herbe rebondis qui avaient l'air de toucher le ciel et de caresser des nuages blancs-gris gonflés comme des meringues.
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À l'arrivée, combien de camarades de juillet nous ont dit qu'ils n'avaient jamais vu une telle foule en 15, en 30 Tours de France ? Ce fut une journée unique, à garder avec nous, une forme de quintessence de la Grande Boucle, l'alliance d'un public massif, d'un décor de rêve et d'une grande bagarre, qui a touché jusqu'aux coureurs, survoltés par cette ambiance et par ce théâtre. Paul Seixas l'a ainsi décrite comme « magnifiquement dure », quand Tadej Pogacar expliquait que dans le haut du Haag son rictus de souffrance était devenu un sourire, « une souffrance positive », comme si cette communion et ces paysages avaient atténué leur douleur, ou du moins s'étaient-ils dit que cela valait bien la peine d'en baver.
Pogacar s'amuse et cela le rend encore plus redoutable
Le Maillot Jaune s'est envolé à 1,6 km du sommet du Haag, pile dans l'épingle du Hibou, ce à quoi on pouvait s'attendre, mais c'est le plaisir retrouvé qui l'escorte dans ce Tour qui marque les esprits. Même si nous ne sommes pas encore en troisième semaine, le Slovène semble débarrassé des grignotements du cerveau qui l'avaient terni l'an passé. Pogacar s'amuse et cela le rend encore plus redoutable, car tout se passe comme un jeu d'enfant, dans tous les sens du terme, et c'est ce qu'il préfère. Il a déjà gagné autant d'étapes que l'an passé et le fait qu'il ait montré quatre doigts de la main après avoir franchi la ligne du Markstein prouve que le décompte de victoires a de l'importance à ses yeux, qu'il a actionné le mode cannibale.
S'il le souhaite, si la lassitude ne le gagne pas et s'il est épargné par les pépins, il pourrait encore doubler son score, dimanche au plateau de Solaison, lors des deux arrivées à l'Alpe d'Huez et sur les Champs-Élysées, une étape de prestige où il pourra tout lâcher, le dernier jour, dans la butte Montmartre. Le Slovène a remporté samedi sa 25e victoire dans le Tour de France, autant qu'André Leducq, et il pourrait ainsi rejoindre Bernard Hinault à 28 d'ici l'arrivée à Paris, le 26 juillet. En plus de sa supériorité physique, il est donc accompagné par une forme de plénitude et le terrain des Vosges ne pouvait que lui convenir, le détacher presque naturellement, tant il offre une difficulté élevée et des toboggans divertissants, ce qui a renforcé notre impression que la moyenne montagne offrait actuellement le meilleur spectacle possible et qu'elle avait raison de se pousser des cols.
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Des échappés ont bien tenté leur chance, mais il n'y avait rien à faire. Après un premier gros groupe de fuyards dans lequel figurait Tom Pidcock, 4e du général au départ de cette 14e étape et que les équipes des favoris n'allaient pas laisser manoeuvrer comme la veille vers Belfort, un quintet s'est ainsi formé à l'avant, avec les frangins Johannessen, Tobias et Anders, les EF Education-EasyPost Ben Healy et Richard Carapaz, et Valentin Paret-Peintre, qui moissonnait les points de la montagne pour tenter de contester le maillot blanc à pois rouges à Pogacar.
Mais il ne comptait qu'1'25'' d'avance au pied des 11 km du Haag, trop peu, et Carapaz et Tobias Johannessen furent revus à 2,5 km du sommet. Les UAE n'avaient pas verrouillé la montée, puisqu'on vit les Decathlon-CMA CGM de Paul Seixas assurer le tempo, avec Tiesj Benoot et Nicolas Prodhomme, puis les Visma-Lease a bike avec Sepp Kuss. Florian Lipowitz fut même le premier à attaquer, à 5,5 km du haut, tout de suite pris en chasse par Seixas, puis ce fut au tour de Jonas Vingegaard d'assurer un long relais pour emmener le groupe.
Seixas propulsé par une force irrépressible
L'issue n'en fut pas différente, mais il y avait tout de même un peu plus d'initiatives parmi les malmenés du général. La hiérarchie est toujours en train de s'affiner et Seixas est toujours sur la pente ascendante. La mue expresse du Français dans ce Tour est impressionnante, d'un rôle d'observateur, de suiveur qui jaugeait le nouveau monde dans lequel il déboulait, à Gavarnie par exemple, et qui progressivement se sent propulsé par une force irrépressible.
Il comprend que cet univers est le sien, que c'est son environnement naturel, un panda dans sa bambouseraie, et il se montre ainsi plus confiant et entreprenant, dans le final du Lioran, puis samedi où il a commencé à distribuer les tourtes, et les Vosges sont un endroit idoine pour cela. On l'a ainsi vu faire mal à Juan Ayuso, avec le rythme imposé par ses équipiers, puis plus tard, quand il fut le seul capable de partir pour récupérer Vingegaard dans la dernière partie du Haag, qu'il relaya immédiatement, d'égal à égal, pour essayer de boucher les vingt secondes sur Pogacar.
Dans l'ultime tronçon qui menait au Markstein, Isaac Del Toro parvint à recoller, à prendre la 2e place et le Mexicain, malgré son passage à vide du Lioran, demeurera un adversaire coriace. Le groupe Evenepoel, Lipowitz et Ayuso a également réussi à limiter la casse et à ne perdre que quelques secondes sur le duo Seixas-Vingegaard alors qu'il en comptait près de trente à la sortie du Haag. Seixas s'est tout de même rapproché du podium, désormais 4e, et a chipé le maillot blanc de meilleur jeune à Ayuso, deux objectifs qu'il peut désormais clairement viser.
Mais surtout la dynamique est de son côté, il a tenu bon jusqu'au bout (3e) quand Vingegaard pliait les ailes dans la dernière ligne droite, et les perspectives sont réjouissantes, ce dimanche chez lui, au plateau de Solaison, puis en troisième semaine. Alors que nous étions redescendus du Markstein samedi soir, la crête des Vosges se découpait dans un crépuscule clair et rosé et nous avions le sourire. Pour ce que nous venions de vivre, et pour ce qui nous attendait.