Un type de film de plus en plus présent au cinéma : "C'est éminemment politique de montrer cela"
En 2025, le documentaire L'Acier a coulé dans nos veines s'est imposé comme le troisième plus gros succès belge en salles. Retraçant les luttes et la fermeture de la sidérurgie liégeoise, le film de Thierry Michel et Christine Pireaux rassemblait 24 827 spectateurs (chiffres du Bilan du Centre du cinéma et de l'audiovisuel) dans des salles bouleversées.
Lors de la 83e Mostra de Venise, le film ayant récolté la plus longue standing ovation (25 minutes d'applaudissements) est le documentaire Naza, réalisé par journalistes israéliens Yuval Abraham et Rachel Szor. Reparti avec le Prix spécial du Jury, le film dénonce les actions à Gaza de l'armée israélienne et sortira en salles ce 30 septembre. Dans les semaines à venir, une dizaine de documentaires occupera les écrans, façonnant aussi nos réalités proches ou lointaines, nous amenant à regarder le réel.
Fabriquer des héros, des héroïnes
Venue de la fiction, Géraldine Doignon (Prix Scam du Best Belgian Author au festival Millenium), réalisatrice de Grandir (en salles le 7 octobre) a conçu son film comme "une rencontre, un mouvement immersif vers des vrais gens". Pendant un an et demi, elle a suivi Luna et Charline (18 et 17 ans au moment du film), deux jeunes filles placées en foyer depuis l'enfance. On y découvre la première, chignon haut et débardeur, peler des carottes pour le repas du soir. "J'fais comme chez moi enfin, mon ex chez moi" précise Luna. Désormais majeure, la jeune fille s'apprête à quitter la Maison d'autonomie de Braine l'Alleud pour son nouveau chez elle. L'été prochain, sa camarade Charline partira en kot, sans parents pour l'entourer. En attendant, Charline affûte son mental aux arts martiaux.
"Ce que le documentaire offre par rapport à la fiction, c'est du temps et de la liberté. Sans ce temps passé avec les filles à tisser un lien de confiance en équipe réduite, elles n'auraient jamais accepté qu'on s'approche aussi près d'elles, de leur vie" note Géraldine Doignon, citant en référence Adolescentes (2019) de Sébastien Lifshitz, docu-jalon sur deux ados que le réalisateur a suivies pendant cinq ans. Aujourd'hui, Luna élève sa fille de trois ans et Charline est entrée à l'IAD. "Avec le film leur destin sort des statistiques, on les regarde comme des héroïnes. C'est éminemment politique de montrer cela" poursuit Géraldine Doignon qui présentera son film en lien étroit avec l'association d'aide à l'enfance L'Amarrage basée à Ottignies, et les équipes du SAJ (Service d'aide à la jeunesse) en organisant des débats avec les jeunes après les projections.

Créer du lien social, "révéler le réel"
"L'accompagnement associatif des structures de terrain est fondamental en documentaire. Pour chaque film, il y a une stratégie, une manière de travailler le public au niveau local" observe aussi Séverine Konder, spécialisée depuis dix ans dans la promotion du documentaire chez Screenbox, une structure qui distribue à 90 % des documentaires belges. Elle accompagne la sortie de Talking to Men Who Have Sex de Marie McCourt, qui recueille la parole de ses amis hommes sur leur sexualité, dans l'intimité de leur chambre. L'avant-première au Palace à Bruxelles le 23 septembre est déjà "presque sold-out" et le film bénéficiera d'une projection spéciale lors de la Journée internationale pour l'élimination de la violence à l'égard des femmes le 25 novembre à la Fabriek à Anderlecht avec un DJ set féminin.
Séries, documentaires, divertissements: les temps forts de la rentrée télé 2026"Trouver un bon expert pour faire vivre un documentaire c'est essentiel", insiste aussi Séverine Konder. Pour la sortie de The Sessions (en salles le 30 septembre), documentaire flamand tourné dans un centre de prise en charge des violences sexuelles (cpvs.belgium.be), la réalisatrice gantoise Sien Versteyhe présentera son film entourée d'ambassadrices dont Maïté Meeus, de l'association belge Balance ton bar (fondée en 2021, 35 000 followers sur Instagram aujourd'hui), une plateforme qui recueille les témoignages de violences sexuelles et sexistes dans des bars et restaurants à Bruxelles.
11 septembre 2001 : des documentaires pour se souvenir et rouvrir les débatsPlus que tout, le documentaire reflète nos enjeux sociétaux. Ce 7 octobre, le réseau Le Parc distribuera Vivre encore, des réalisatrices Agnès Lejeune et Gaëlle Hardy, qui observent avec tendresse et lucidité "ce moment crucial de la perte d'autonomie" chez quatre personnes âgées. Déjà en salles et produit par le CVB (Centre Vidéo de Bruxelles, un demi-siècle de cinéma documentaire au compteur), Ceci n'est pas un film français de Tom Adjibi, Bruxellois d'origine béninoise qui a décidé avec un second degré foudroyant de réaliser son premier film pour "échapper aux stéréotypes".
Lancé dans l'après Mai 68 par la Fédération Wallonie-Bruxelles avec le "Vidéobus", une camionnette qui sillonnait les quartiers populaires de Bruxelles pour "rendre la parole au peuple", le CVB poursuit sa mission. Celle de "révéler le réel". Une belle définition du cinéma documentaire, à redécouvrir dans un ouvrage collectif, CVB : 50 ans de cinéma, 50 ans d'engagement. Et en attendant le Mois du Doc qui célébrera le documentaire belge francophone en Fédération Wallonie Bruxelles du 1er au 30 novembre.

En salles, "Alice au pays des colons" : premier film produit par Blast
Dès les premières images, l'émotion vous prend à la gorge. Regard brûlant et crinière de feu, une jeune femme ouvre une grille à mains nues et ramasse des coups de pied. Chrétienne palestinienne et citoyenne israélienne, Alice Kisiya parvient à entrer sur son propre terrain situé près de Bethléem dans les territoires occupés de Cisjordanie. Auparavant, sous les oliviers, on y trouvait un restaurant-auberge rassemblant juifs, chrétiens et musulmans. Il a été détruit, et sa famille en a été dépossédée par les colons israéliens. "Je n'utilise pas d'armes mais la parole qui est la manière la plus puissante de combattre" crie-t-elle au visage des colons armés et moqueurs, protégés par l'armée israélienne. Réalisé à l'été 2024 par le journaliste français Yanis Mahmdi (emprisonné à l'été 2025 pour avoir participé à la Flottille pour Gaza aux côtés de Greta Thunberg), Alice au pays des colons est le premier film produit et distribué par le média indépendant Blast. Sans concession et sans voix off, tourné caméra au poing, le cinéaste prend le parti de filmer la violence des colons au quotidien. Avec en contrepoint, le combat d'Alla, un Palestinien dont le village est cerné par les militaires, et qui résiste en continuant de construire sa maison malgré les attaques de colons qui brûlent les oliviers, empoisonnent les puits ou arrachent les câbles électriques.

"En rencontrant Alice après le 7 octobre, j'ai su que j'avais quelque chose de plus grand qu'un simple reportage. À mon retour, j'ai commencé à monter une dizaine de minutes de film, et je suis allé voir une trentaine de distributeurs. Tous ont reconnu la qualité du projet, mais tous ont refusé. Blast a donc accepté aussi de distribuer le film. Montrer la violence de la colonisation israélienne au quotidien, pas seulement quand il y a des morts, est nécessaire", note le réalisateur.
Programmateur du cinéma Galeries à Bruxelles qui présente le film, Frédéric Cornet a au départ été contacté par un collectif rassemblant l'Association Belgo-Palestinienne (ABP), l'Union des Progressistes Juifs de Belgique (UPJB) et la Présence action culturelle (PAC). "La Palestine est au centre des actions de l'UPJB cette année. Le dialogue est là et le public est très demandeur du sujet", expose Frédéric Cornet. Tout en regrettant la difficulté de sortir un film sur la Palestine aujourd'hui : "Lorsque nous avons sorti le documentaire No Other Land – oscar du meilleur film étranger 2024, par les réalisateurs (israéliens) de Naza – la porte du cinéma a été taguée : supporters du Hamas". Une intimidation que le programmateur estime "minime face à la demande du public de parler de la Palestine". Tous en salles donc.

Rens. : www.moisdudoc.be
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