« Un peu de stress, d’appréhension et de peur » : immersion avec une compagnie d'intervention lors des manifestations lycéennes
La compagnie de CRS à proximité d'un lanceur d'eau le mardi 13 octobre dernier place Vauban.
© Frédéric Lafargue/ Paris Match
Martin Regley 16/10/2026 à 19:14, Mis à jour le 16/10/2026 à 19:26
À l'occasion de l'acte V de la mobilisation lycéenne mardi, Paris Match a pu passer la manifestation avec une compagnie d'intervention, sur le terrain. L'occasion pour les policiers d'évoquer la fatigue des dernières semaines, le maintien de l'ordre et la manifestation du 17 octobre.
La lassitude se ressent. La fatigue, elle, semble omniprésente. Derrière la visière du casque de maintien de l’ordre, les cernes trahissent l’épuisement. Les traces qu’il porte témoignent aussi de la violence des dernières semaines écoulées. Mais les visages restent déterminés. « C’est notre mission, il faut qu’on la remplisse », lâchent plusieurs policiers de la compagnie d’intervention affectés, ce mardi 13 octobre, jour de manifestations lycéenne et enseignante, à la sécurisation de La Rotonde, restaurant du 6e arrondissement de Paris. Depuis le mois d’avril 2017 et la fête organisée par les équipes d’Emmanuel Macron à la suite de sa victoire au premier tour de l’élection présidentielle, la brasserie huppée est devenue la cible de certains manifestants qui, depuis près de dix ans, au fil des mouvements sociaux, ont tenté de l’incendier et de la dégrader à maintes reprises.
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Et cette semaine, après plus de deux semaines de grogne lycéenne sans précédent dans l’histoire du pays, l’établissement se trouvait sur le parcours de « l’acte V » de la mobilisation. Identifié comme un point particulièrement sensible, le secteur du 105, boulevard Montparnasse, a fait l’objet d’un dispositif de sécurité renforcé.
Dès 12 heures, les hommes du commissaire Léon Grappe ont pris leurs quartiers sur les deux voies de circulation du boulevard Raspail. Tous sont prêts à encadrer le passage des deux cortèges, dont l’un s’annonce plus hostile que l’autre, selon les informations qui leur parviennent de leur hiérarchie. Un camion lanceur d’eau flambant neuf a été installé à quelques mètres de la terrasse, vidée de ses clients et de tout son mobilier par le personnel, qui sait à quoi s’attendre. Pour cette manifestation, Paris Match a pu passer la journée avec les soixante policiers de la compagnie d’intervention du commissaire Grappe, afin de tenter de comprendre le quotidien de ces femmes et de ces hommes dépêchés sur les blocus et les manifestations depuis la fin du mois de septembre.
« Il suffit qu’une seule personne ait l’idée de nous viser pour que la situation se tende »
Pour les trois sections, arrivées la veille à Paris depuis Reims, les semaines commencent à être longues. « Il ne faut pas oublier qu’il y a quelques semaines, avant le début du mouvement lycéen, nous avons reçu le pape Léon XIV en France, et les collègues étaient déjà mobilisés », rappelle le commissaire en passant ses troupes en revue. Du haut de ses 35 ans, Léon Grappe, passé par les Compagnies républicaines de sécurité (CRS), la Brigade de protection des mineurs et la Brigade de lutte contre la cybercriminalité avant de devenir commissaire à la Direction de l’ordre public, coordonne, supervise et donne des ordres à ses hommes. En somme, il est le principal décideur en matière d’emploi de la force dans le cadre de ses responsabilités. « L’objectif aujourd’hui, c’est de s’assurer que tout se passe bien pour les manifestants. Il faut qu’ils puissent suivre l’itinéraire déclaré et qu’ils ne soient pas empêchés de manifester par des contre-manifestants », explique le policier. La soixantaine de policiers est également là pour empêcher d’éventuels casseurs de s’en prendre à La Rotonde.
Les effectifs du commissaire Léon Grappe devant La Rotonde, à Paris, le 13 octobre dernier.
© Frédéric Lafargue/ Paris Match
À une centaine de mètres de là, le premier cortège, parti de la place d’Italie (13e arrondissement) vers 14 heures, remonte le boulevard en direction des Invalides. Il est 15 h 15 lorsque la tête du cortège se présente devant les hommes de la compagnie d’intervention. Les soixante policiers sont équipés de la tête aux pieds : casque de protection spécial, genouillères, jambières de protection et coudières. Le tout représente une bonne dizaine de kilos.
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Dès le passage des premiers manifestants, tous les policiers sont scrutés. Puis, sur le trottoir qui leur fait face, un homme, pancarte à la main, se fige. Il se place à quelques mètres des policiers pour se faire photographier par des centaines de manifestants. Quelques mètres plus loin, l’une des sections positionnées devant l’entrée de La Rotonde est, elle aussi, massivement photographiée. Tous les photographes de presse veulent obtenir leur cliché. « C’est tellement symbolique », lâche un manifestant aux policiers en passant.
Puis viennent les premiers chants « anti-flics ». En chœur, les centaines de manifestants reprennent le slogan « ACAB » (All Cops Are Bastards, soit « Tous les flics sont des bâtards »). D’autres scandent : « Tout le monde déteste la police. » Interrogés sur leur perception de ces chants, le commissaire et les policiers répondent la même chose : « Tant que ça ne se traduit pas par des actes violents envers nous, ça ne nous touche pas. »
Des manifestants font face aux policiers à proximité de la place Vauban.
© Frederic Lafargue / Paris Match
Pour le premier cortège, aucun heurt n’est à déplorer. Les policiers ne sont pas visés par des projectiles. « Vous voyez, dans ces moments-là, où tout se passe bien, il suffit qu’une seule personne ait l’idée de nous viser pour que la situation se tende », admet Léon Grappe. « Là, les gens ne sont pas agressifs, tout se passe bien. C’est aussi pour ça qu’il y a un service d’ordre du côté des organisations syndicales, avec lesquelles les autorités se concertent en amont », ajoute-t-il (NDLR). Mais quelques minutes plus tard, le travail des policiers va se compliquer avec le passage d’un deuxième cortège.
La fatigue des policiers mobilisés depuis plus de deux semaines
Celui-ci, composé majoritairement de lycéens et d’étudiants partis de l’Hôtel de Ville, s’annonce un peu plus virulent. Des jets de projectiles sont redoutés. Mais après les deux semaines qui viennent de s’écouler, durant lesquelles 937 policiers et gendarmes ont été blessés, selon les chiffres communiqués par Sébastien Lecornu au Sénat le mercredi 14 octobre, que ressentent les policiers ? « De la fatigue, ça, c’est évident », lâche le commissaire avant même que nous ayons pu terminer la question. Et alors qu’ils savent qu’ils sont des cibles, ont-ils peur avant une manifestation ? « Il y a toujours un peu de stress, d’appréhension et de peur », reconnaissent-ils. Car tous les policiers le savent : il ne faut pas grand-chose pour qu’une blessure grave survienne.
Une compagnie de CRS interpelle un homme lors de la manifestation à Paris le 13 octobre.
© Frédéric Lafargue/ Paris Match
Profitant du moment d’accalmie entre les deux cortèges, Léon Grappe nous raconte un souvenir des Gilets jaunes. « Un jour de manifestation, j’étais dans une colonne, à côté d’un collègue gendarme. Ce dernier avait bien évidemment son casque et sa visière baissée, mais il a reçu un pavé sous un mauvais angle. Résultat : il a eu la mâchoire cassée. »
Il est soudain interrompu par la radio. Sur les ondes, on le prévient que des débordements ont eu lieu sur le boulevard Saint-Michel. Quelques minutes avant de passer devant La Rotonde, un groupe de casseurs s’en est pris à des commerces. Les collègues de la compagnie ont dû disperser les manifestants à coups de gaz lacrymogènes et de charges.
Le voilà, ce deuxième cortège. Il est environ 16 h 10 lorsque sa tête s’approche. Dès les premières minutes, les policiers de l’une des colonnes échangent plusieurs observations à voix basse. « Il y a déjà plus de mecs en noir, t’as vu ? », lâche l’un d’eux à son collègue. « Oui, et il y a plus de mecs cagoulés », lui répond celui-ci. Leurs craintes vont rapidement se confirmer. Soudain, le cortège s’arrête devant La Rotonde. Les policiers sont hués, avant d’être visés par des jets de pierres et de bouteilles en verre. Puis un groupe de casseurs se rapproche du restaurant. D’un coup, l’une des sections charge pour les dissuader de s’en prendre à l’établissement. Les policiers essuient à nouveau des tirs de projectiles. L’arrivée des renforts et le lancement de quelques grenades lacrymogènes permettent au cortège de repartir. « C’était attendu », admet le commissaire.
Jusqu’à la fin du cortège, les policiers seront moqués, hués et conspués. Mais plus aucun projectile ne tombera devant La Rotonde. L’occasion pour Léon Grappe de revenir sur l’histoire des manifestations et du maintien de l’ordre. « Avant, dans les années 1970, 1980 et 1990, les manifestants allaient davantage au contact des policiers. Puis les choses ont changé dans les années 2010, avec des affrontements à distance, des jets de cocktails Molotov… », explique-t-il. Selon lui, le maintien de l’ordre est « une matière historique qui évolue beaucoup et qu’on ne peut comprendre qu’en se penchant sur l’histoire passée ». Il tient à rappeler qu’il est « compliqué d’avoir des manœuvres doctrinales, car les gens finiraient par s’adapter ». Mais une chose est sûre : « C’est surtout le terrain qui dicte. On doit s’adapter en permanence et prendre les décisions que l’on juge bonnes », lâche le commissaire qui, comme tous ses hommes, a retiré son casque pour revêtir le képi.
Une fin de manifestation particulièrement houleuse
Les deux cortèges étant passés, les policiers prennent une pause. Certains fument une cigarette, d’autres s’assoient dans les cars. Mais tous se tiennent prêts à repartir. Car, à la fin du parcours, la situation se tend. C’est la même chose à chaque fin de manifestation depuis l’acte I. Dix minutes plus tard, la compagnie, composée d’une dizaine de camions ainsi que d’un lanceur d’eau, se dirige vers la place Vauban.
Des manifestants hostiles font face aux forces de l'ordre, place Vauban, mardi 13 octobre, à Paris.
© Frédéric Lafargue/ Paris Match
Là-bas, la fin de la manifestation s’annonce compliquée. Il faut traverser le 14e arrondissement, encombré par la circulation à l’heure de pointe, pour aller prêter main-forte aux collègues. Après quinze minutes de trajet, la compagnie prend la direction de la place Vauban et de l’hôtel des Invalides. Au loin, les nuages de gaz lacrymogènes annoncent la couleur. À quelques encablures de la place, une voiture brûle. Les policiers avancent sur le côté du camion lanceur d’eau. Très rapidement, leur progression est interrompue par un cordon de manifestants qui n’entendent pas laisser passer le véhicule.
Après la dernière sommation, l’ordre est donné par un coup de sifflet
Au fil des minutes, l’attention se concentre sur ce camion. Très vite, quelques personnes commencent à jeter des projectiles sur les forces de l’ordre, qui répliquent à coups de gaz lacrymogènes. À 18 heures, Léon Grappe saisit le mégaphone. « Première sommation. Vous participez à un attroupement. Veuillez quitter les lieux, faute de quoi nous ferons usage de la force », lance-t-il aux manifestants. Ces derniers s’écartent, mais un petit groupe reste assis. Au sol, ses membres sont visés par le puissant jet du camion lanceur d’eau. Après la dernière sommation, l’ordre est donné par un coup de sifflet. « Préparez-vous pour un bon offensif », lâche un gradé. La charge est lancée. Les manifestants sont repoussés à l’aide des boucliers et frappés à coups de matraque. La compagnie progresse jusqu’à la place Vauban. Sur cette dernière, leurs collègues, dissimulés par les nuages de gaz lacrymogènes, essuient depuis plus de vingt minutes des jets de pavés. Pour leur venir en aide, plusieurs policiers lancent des grenades lacrymogènes, devant et derrière eux. Finalement, les manifestants, dont certains ont été blessés lors des charges policières, quittent la place.
De leur côté, les policiers, dont certains sont blessés et pris en charge, terminent la sécurisation du secteur avant de retourner à leurs camions.
Pour certains, les manifestations ne sont pas terminées. Ils seront déployés sur les dispositifs prévus pour le 17 octobre, une journée de mobilisation nationale qui s’annonce particulièrement suivie et violente. « Bien sûr que l’on s’attend à une manifestation à risque. Mais c’est difficile de savoir comment ça va se passer », souffle le commissaire.