Un demi-siècle d'attente sur le Tour malgré Remco Evenepoel
Alors que la France attend avec une impatience avouée le successeur de Bernard Hinault, son dernier représentant vainqueur de la Grande Boucle il y a tout juste quatre décennies, aucun Belge n'a remporté le Tour depuis Lucien Van Impe en 1976. Soit un demi-siècle. Ce qui relève presque de l'anomalie vu le nombre de champions issus du Plat Pays durant cinquante années. La Belgique domine d'ailleurs le classement UCI depuis cinq ans. Plusieurs facteurs expliquent, pourtant, cette situation.
guillementLes classiques flandriennes étaient plus dans notre ADN que le Tour."
"Longtemps, essayer de gagner le Tour de France n'a pas fait partie des objectifs des coureurs belges, estime Patrick Lefevere, qui en a vu passer un paquet sous ses ordres. On préférait viser les succès dans les classiques, et principalement les Flandriennes. C'était plus dans notre ADN que le Tour."
"En outre, on ne faisait pas de stages en altitude. On s'entraînait en Belgique, et la plupart du temps sur les pavés", ajoute Marc Sergeant, coureur dans les années 1980 et 1990 avant d'intégrer le staff de l'équipe Lotto jusqu'en 2021. "Et puis, n'oubliez pas qu'Eddy Merckx était un cas extraordinaire, et pas la norme", enchaîne Lefevere. "Quant à Lucien Van Impe, il roulait pour le compte d'une formation française, obnubilée par la Grande Boucle (NdlR : Gitane-Campagnolo, dirigée par Cyrille Guimard)", rappelle Sergeant.

Peu de Belges dans le top 10
Après le triomphe de celui que l'on avait surnommé "Petit pois", le cyclisme belge se contentera d'une dizaine de présences dans le top 10 final du Tour. Il y eut Michel Pollentier (7e en 1976), Freddy Maertens (8e en 1976), Eddy Merckx, de nouveau lui (6e en 1977), Van Impe encore (3e en 1977, 9e en 1978, 2e en 1981 et 4e en 1983), Joseph Bruyère (4e en 1978), Paul Wellens (l'oncle de Tim, 6e en 1978 et 8e en 1979), Claudy Criquielion (9e en 1979, 9e en 1981, 9e en 1984, 5e en 1986 et 9e en 1990), Johan De Muynck (4e en 1980 et 7e en 1981), Ludo Peeters (8e en 1980), Daniel Willems (7e en 1982), Johan Bruyneel (7e en 1993) et Axel Merckx (10e en 1998).
Reste que, à l'exception de Van Impe en 1977, aucun Belge ne sera en mesure de se battre durant plusieurs décennies pour une place sur le podium après la victoire noire-jaune-rouge de 1976.
guillementVan den Broeck savait que le podium était le maximum qu'il pouvait atteindre."
Il a fallu attendre l'émergence de Jurgen Van den Broeck pour qu'un de nos compatriotes nourrisse à nouveau des ambitions de podium sur la Grande Boucle. "Monter sur le podium à Paris était le rêve de sa carrière. Il ne s'entraînait que pour ça", se souvient Sergeant, qui était son directeur sportif. En 2010, le Campinois grimpera à la 3e place du classement final après les déclassements de Contador et de Menchov. En 2011, il se classera encore 4e. "Mais Jurgen n'a jamais pensé à la victoire finale. Il savait que le podium était le plafond qu'il pouvait atteindre."
Remco Evenepoel n'est pas fait dans le même moule, a un état d'esprit bien différent. À peine a-t-il séduit Patrick Lefevere en 2018 qu'il l'embarque avec lui dans son projet. "En cyclisme, il n'y a pas de plus belle couleur que le jaune, dira-t-il, alors qu'il vient seulement d'embrasser sa carrière professionnelle en 2019. Et je veux essayer de l'avoir sur les épaules à Paris. C'est un objectif."
Patrick Lefevere se réjouit, alors, de cet appétit d'ogre, mais il garde les pieds sur terre. "Il fallait calmer les ardeurs de Remco. J'ai dû le convaincre de prendre le temps de grandir pas à pas", explique aujourd'hui l'ancien homme fort de Soudal Quick-Step.
Dès sa première participation en 2024, celui qui a gagné la Vuelta deux ans plus tôt, se classera troisième, derrière les intouchables Vingegaard (2e) et Pogacar. L'an dernier, il fut moins heureux puisqu'il capitula sur les pentes du Tourmalet, vidé de toutes ses forces.
"Ce n'est pas pour ça qu'il ne faut plus croire en lui, estimera Marc Madiot, l'ancien manager général de Groupama-FDJ, dont il reste, néanmoins, l'un des maillons forts. Certains coureurs ont dû s'y reprendre cinq, six fois avant de toucher au but. Bien sûr, il faut que toutes les conditions soient réunies mais il est toujours possible, selon moi, qu'Evenepoel gagne le Tour, un jour."
Le peloton s'est mondialisé."
Le Français ne voit pas cette absence de succès noir-jaune-rouge sur la Grande Boucle comme un scandale. "Comme nous, vous attendez depuis très longtemps", sourit-il. Il voit deux raisons à cela. "On n'a tout simplement plus eu un coureur capable de briguer la victoire et puis le peloton s'est mondialisé. Les Colombiens, les Britanniques, les Américains ou encore les Australiens sont arrivés…"
Anomalie ou pas ? Chacun jugera. Remco Evenepoel, lui, poursuit toujours sa quête. Et plus que jamais depuis la deuxième place entérinée dimanche dans la foulée du cinquième succès de Tadej Pogacar, un classement qu'aucun Belge n'avait atteint depuis Lucien Van Impe – encore lui – en 1981. "Je me suis prouvé que j'ai le droit de continuer à rêver de gagner d'autres grands tours." Remporter la Grande Boucle constituerait, pour lui, le Graal. Et pour la Belgique, ça mettrait fin à une très longue disette.
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