"Un Apple store à Dubaï": pourquoi le projet de construction d'un nouveau pavillon d'accueil à l'Assemblée nationale fait polémique
Publié aujourd'hui à 19h46
Lire dans l'appUn nouveau bâtiment pourrait remplacer le pavillon d'accueil des visiteurs du Palais Bourbon. Critiqué pour son esthétique, il l'est aussi pour le coût de ses travaux, estimé à 50 millions d'euros.
Quel est le point commun entre Rachida Dati, Joey Starr, Stéphane Bern ou encore Ségolène Royal? Tous les quatre s'opposent à la possible construction d'un nouveau pavillon d'accueil du Palais Bourbon. Le projet, suspendu en février dernier, pourrait être relancé à la faveur d'un vote du Conseil de Paris.
Le projet, baptisé "L'À-venir", vise à remplacer l'actuel pavillon d'accueil des visiteurs, situé au nord-ouest de la colonnade du Palais Bourbon, face au pont de la Concorde. Porté par la présidente de l'Assemblée nationale Yaël Braun-Pivet et conçu par l'agence Moatti-Rivière qui a remporté l'appel d'offres, il prévoit une façade en verre rappelant les colonnes du fronton historique, ainsi qu'une cafétéria, une boutique, un auditorium et un parcours pédagogique avec des espaces prévus en sous-sol. Le budget annoncé s'élève à 52,8 millions d'euros.

Si un permis de construire a été déposé en juin 2025, il s'est, très vite, heurté au Plan de sauvegarde et de mise en valeur (PSMV), qui protège ce secteur sensible du 7e arrondissement. Deux problèmes se posent ainsi puisque le bâtiment prévu dépasse la hauteur maximale autorisée, et creuser des sous-sols sous des espaces classés y est purement et simplement interdit. Face à ces contraintes, Yaël Braun-Pivet a annoncé la suspension du projet le 18 février dernier, et le permis a ainsi été retiré.
Cet obstacle réglementaire n'a pas enterré le projet pour autant. Car le préfet d'Île-de-France a engagé une procédure de modification pour assouplir le PSMV. Une démarche qui impose la consultation de la Ville de Paris. Le Conseil de Paris a ainsi rendu un avis favorable mi-juillet, porté par Emmanuel Grégoire, qui estime que les constructions "s'inscrivent dans des gabarits proches de ceux des édifices existants" et "ont été conçues dans le respect des caractéristiques architecturales et patrimoniales du site".
Le Conseil de Paris s'est néanmoins prononcé sur la modification du règlement du PSMV et non sur le projet architectural lui-même - autrement dit, l'avis ne valide pas l'esthétique du projet, mais seulement la possibilité juridique de le construire.
Projet "monstrueux"?
Au-delà du coût faramineux du projet, les opposants pointent la possible destruction d'une bâtisse chargée d'histoire. Le pavillon actuel a été conçu en 1888 par l'architecte Edmond de Joly, fils de Jules de Joly, lui-même auteur de la salle des séances et de la bibliothèque de la Chambre des députés décorée par Eugène Delacroix. Il fut le premier dispositif destiné à séparer l'entrée du public de celle des députés, après l'attentat commis contre Jules Ferry en décembre 1887.
Comme le note Julien Lacaze, président de l'association Sites & Monuments, dans sa tribune "Non au nouveau pavillon d’accueil de l’Assemblée nationale", le pavillon est aujourd'hui classé, dans le PSMV du 7e arrondissement, comme un simple "immeuble pouvant être conservé, amélioré ou démoli". Ce qui peut paraître étonnant, au regard des catégories dans lesquelles les autres bâtiments de l'Assemblée nationale ont été classées, et qui bénéficient, elles, du niveau de protection patrimoniale le plus élevé.
La commission du Vieux Paris - comité consultatif qui veille à la sauvegarde des vestiges et des bâtiments remarquables de la ville - s'est fermement opposée à la démolition du bâtiment, lors d'une séance plénière, le 8 juillet 2025 ; ses membres qualifiant le projet de "monstrueux", d'"acte d'une très grande prétention" ou encore de "projet qui fait penser à un Apple Store à Dubaï".
"Un bâtiment symbolique"
Toute construction d'envergure ne s'accompagne-t-elle pas de son lot de détracteurs? En leur temps, la Pyramide du Louvre ou encore la Tour Eiffel avaient aussi suscité des oppositions de toutes parts, partisanes peut-être de conserver le paysage tel qu'il est. L'architecte du projet, Alain Moatti, cofondateur de l'agence Moatti-Rivière - à qui l'on doit notamment le réaménagement du premier étage de la Tour Eiffel et de l'Hôtel de la Marine - reconnaît que ce changement de pavillon peut "bousculer" face à un "paysage parisien très connu". "Mais, tranche-t-il, le bâtiment vient bousculer pour offrir de nouveaux usages à des publics contemporains."
Contrairement à ses opposants, il estime que le nouveau pavillon "ne dénature pas le Palais Bourbon"; le bâtiment ne faisant que 8 mètres de haut et 600 m². Selon lui, le cœur véritable du projet ne réside pas dans les façades visibles depuis l'extérieur, mais dans les étages en sous-sol prévus sous la cour du Pont - l'un consacré à l'accueil des visiteurs de l'hémicycle, l'autre à un espace scénographique dédié au parlementarisme.
"C'est un bâtiment symbolique sur lequel nous travaillons, nous ne faisons pas une pure projection de notre travail d'architecte."
Loin des vidéos "qui déforment la réalité" - "car la plus belle idée, lorsqu'elle est ironisée ou déformée, devient une idée complètement fausse", Alain Moatti tient à repréciser l'idée du projet. "Les quatre colonnes en verre qui ont été critiquées, ce sont en réalité les quatre symboles de la République: y sont inscrites les quatre valeurs de la République, démocratique, sociale, indivisible et laïque." Dans cette perspective, la façade en verre permet aussi aux visiteurs d'observer, de l'intérieur, les colonnes du Palais-Bourbon ainsi que le jardin de l'Hôtel de Lassay.

Dépassée par l'ampleur de la polémique, Yaël Braun-Pivet s'est dite "stupéfaite", elle qui défend un projet "voulu par tous (ses) prédécesseurs, à gauche, à droite", dans les colonnes du Parisien. Avant un lancement des travaux, il reste encore de nombreuses étapes dont une enquête publique, et une approbation préfectorale. Sans compter les obstacles qui se dressent sur son chemin. Une pétition lancée contre ce projet par Sites & Monuments, a recueilli déjà plus de 80.000 signatures, et l'association n'exclut pas d'attaquer le projet en justice.