« Tu nous as enfin trouvés » d’Edgar Selge : à l’ombre du passé
Edgar Selge
© Muriel Liebmann / Stern
Dans son premier roman, l’acteur revient sur une enfance dans l’Allemagne d’après-guerre.
Tout semble parfait. Une famille bourgeoise. Éducation stricte, passion pour la culture, clan soudé. Le grand acteur Edgar Selge, né en 1948 en Allemagne, a grandi dans une ville moyenne de Westphalie orientale. Son père y était directeur d’un centre de détention pour mineurs. Dans « Tu nous as enfin trouvés », roman d’inspiration autobiographique, le comédien raconte une jeunesse dans l’Allemagne d’après-guerre. La famille habite dans le logement de fonction du père. La maison est située sur le terrain de la prison. Ils sont cinq fils, dont un mort accidentellement. Edgar est le troisième de la fratrie. Les parents berlinois sont des musiciens et des mélomanes. Bach et Beethoven. La musique est au centre de leur vie à tous. Les jeunes détenus participent aux concerts dans le salon. L’auteur raconte les bruits et les secrets, la violence et la civilité.
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Nous sommes dans les années 1960. Les parents d’Edgar veulent vivre dans la joie et la culture. Le pire n’est-il pas derrière eux ? L’Allemagne a perdu la guerre. Il faut tout oublier et tout reconstruire. Mais les secrets intimes et collectifs corrodent la famille. Edgar vole, ment, fuit. Le cinéma est sa passion. Il sort de son monde, pour découvrir le monde. Le père frappe et hurle. Les gifles doivent remettre de l’ordre dans le chaos. Le garçon tente de décrypter un univers familial fait de faux-semblants. Le visage de ses parents est empreint de mécontentement dès que l’on parle des juifs. La dénazification a-t-elle bien eu lieu ? Le père possède pourtant ses éclats lumineux. Il se comporte humainement avec les jeunes délinquants et lit « Les frères Karamazov » à voix haute les dimanches. Le quotidien de la mère est étouffant. Linge, courses, cuisine, enfants. Un couple d’hier : autoritarisme et soumission.
Sa jeunesse : les coups, le cinéma, la fratrie
Edgar est alors un enfant. Il manipule un couteau, reçu pour Noël. Il laisse tomber le couteau sur le bord de la table, afin de s’assurer du tranchant de l’objet. La lame s’accroche au bois verni. Edgar continue à appuyer dessus et à pousser l’arme d’avant en arrière. Il enlève la lame trop vite. Le meuble est abîmé. Le garçon se précipite pour aller chercher une nappe, afin qu’un bout du tissu cache son forfait. Mais on ne recouvre jamais rien bien longtemps. « Tu nous as enfin trouvés » n’obéit à aucun ordre chronologique. L’auteur entreprend de réfléchir à sa jeunesse allemande, alors que le pays est immobilisé par la pandémie. Les souvenirs reviennent dans le désordre et les secrets se dévoilent dans la difficulté. Après s’être rendue à l’exposition de Munich sur les crimes de la Wehrmacht en Union soviétique, la mère confiera à son fils : « Je peux jeter toute ma vie. »
Sa jeunesse : les coups, le cinéma, la fratrie. Edgar découvre tôt Proust et Rembrandt. Quelque chose résonne en lui de leur rapport au temps. La décomposition et la désintégration. La question hante toute sa vie : peut-on avoir de l’affection pour son bourreau ? L’enfant devenu adulte affronte sa honte ancestrale. Il n’arrive pas à ne pas aimer son père violent et antisémite. Les convictions paternelles marquées par le national-socialisme ne font aucun doute. Le fils : « Je refuse d’être quelqu’un qui aime celui qui le frappe. » Dans « Tu nous as enfin trouvés », Edgar Selge revient sur son propre cheminement et interroge la mémoire allemande. On n’a pas le droit d’oublier. L’auteur trouve les mots justes pour raconter une enfance polie et moisie. On pouvait passer devant chez eux, à n’importe quelle heure du jour. Aucun cri ne résonnait. On entendait de la musique classique, sublime.
« Tu nous as enfin trouvés », d’Edgar Selge, éd. Actes Sud, 320 pages, 22,50 euros.
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