Tout de France : au Soulor, Bernard Thévenet ne sait plus où il est après une mauvaise chute et repart en sens inverse : "Je me suis cru échappé, et puis j'ai compris que j'étais derrière"
l'essentiel SÉRIE (5/6). Le Tour de France a souvent trouvé dans les Pyrénées un théâtre d’accidents mémorables. En 1972, Bernard Thévenet y frôle le drame avant de signer quelques jours plus tard un exploit au mont Ventoux. Récit de la mésaventure d’un champion qui avait complètement... perdu les pédales !
Les Pyrénées ne prennent pas toujours le soin d’offrir un ciel d’été aux coureurs du Tour de France. La liste est longue des étapes disputées dans des conditions terribles, de l’orage du Mente en 1971 qui précipita la chute, au sens propre et au sens figuré, de Luis Ocaña, au brouillard épais du Pantani show de Guzet-Neige en 1995, en passant par le pèlerinage de Javier Otxoa en 2010 sous la pluie de Hautacam avec un diable nommé Armstrong à ses trousses. Lui et son jumeau Riccardo seront écrasés un peu plus tard, et beaucoup trop tôt, par un automobiliste, à l’entraînement, sur une bretelle de voie rapide près de Malaga. Riccardo mort, Javier, dans le coma, récupérera pour devenir champion paralympique et médaillé aussi à Pékin quatre ans plus tard avant de décéder des suites d’une longue maladie… Cosas de la vida.
"Je me disais : si on avait passé ce col, je m’en souviendrais quand même"
En 1972, le 10 juillet, entre Bayonne et Pau, la descente du Soulor (la chronique évoque toujours celle de l’Aubisque, mais c’est bien avant Argelès-Gazost qu’il faut dater l’accident, près d’Arthez-d’Asson) est trempée. Ocaña perd le contrôle de son Motobécane ultraléger, entraîne dans sa cabriole Alain Santy, son équipier, et Bernard Thévenet. L’Espagnol saigne de la tête mais repart, les premiers suiveurs arrivés s’inquiètent pour son jeune équipier nordiste, immobile, inconscient. Les examens médicaux à l’hôpital de Pau vont révéler deux fractures des cervicales, une de la mâchoire et on lui posera. Le Bourguignon, lui, se demande où il est… Lorsqu’il se relève, il voit la plaque officielle "Tour de France" sur la Peugeot de l’équipe… Peugeot, et fait mine de repartir à contresens ! Gaston Plaud le remet dans la bonne direction, il repart mais sort le petit papier où il a noté les différents passages de ce dimanche tourmenté.
"Un instant je me suis cru échappé et puis j’ai compris que j’étais derrière. Il m’a fallu demander autour de moi si on avait déjà monté l’Aubisque ou non ! Wilfried David, qui était de mon équipe, a cru que je plaisantais et ne m’a pas répondu ! On a fini par me dire que l’Aubisque était derrière, mais je doutais, je me disais : si on avait passé ce col, je m’en souviendrais quand même. Tout ce qui est arrivé avant la gamelle a disparu de ma mémoire, on me l’a raconté depuis… Je m’étais assommé en donnant un coup de tronche sur un muret."
Le docteur lui demande s’il a perdu connaissance, il dit non…
Le futur double vainqueur du Tour (en 1975 devant Eddy Merckx et en 1977 devant Hennie Kuiper) poursuit son récit. "Je me suis réveillé sur le vélo, d’un coup, comme si j’étais dans mon lit… Comme j’avais froid, au début, je croyais qu’on était dans une course de début de saison."
Arrivé à Pau à six minutes d’Yves Hézard, vainqueur de l’étape, et d’Eddy Merckx, mais en très bonne compagnie avec deux anciens vainqueurs du Tour, Roger Pingeon, son leader, et Lucien Aimar, Mariano Martinez, futur maillot à pois, Leif Mortensen, lieutenant d’Ocaña, et le Lot-et-Garonnais Michel Périn, le Français est examiné par le docteur Broussard.
Il ment au médecin en affirrmant qu'il n'a pas perdu connaissance
"Il faut qu’on te recouse le crâne. As-tu perdu connaissance ?" Je ne voulais pas abandonner, avoue "Nanar", qui lui certifie que non avant d’ajouter, l’air blagueur : "Heureusement qu’on n’a pas monté l’Aubisque, sinon je n’aurais jamais pu finir l’étape !" Il est alors aussitôt expédié à l’hosto et va passer la nuit en observation.
Les protocoles n’étaient pas ce qu’ils sont devenus, en insistant il pourra reprendre la route entre Pau et Luchon (le Tourmalet, Aspin et Peyresourde étaient au menu !), une petite tonsure dans sa chevelure frisée. Il ne le regrettera pas. Quelques jours plus tard, au prix d’un retour incroyable à l’approche de l’Observatoire, il gagne l’étape du mont Ventoux ! Trois jours avant l’arrivée à Vincennes, il remet ça au Ballon d’Alsace… Malgré toutes ces péripéties, le troisième Tour de sa carrière, qu’il termine à la neuvième place, est plus que réussi. Pas très bien l’été suivant, il patiente alors jusqu’à 1975 pour succéder à Roger Pingeon, dernier tricolore sacré.
Le champion, né à Saint-Julien-de-Civry en Saône-et-Loire, au lieu-dit le… Guidon, préférait les années impaires. Deuxième en 1973, abandon en 1974, premier en 1975, abandon en 1976, premier en 1977, abandon en 1978, une remarquable régularité. Il est aujourd’hui ambassadeur de l’organisation sur l’épreuve qu’il n’a jamais vraiment quittée.