Tour de France Femmes – Marlen Reusser, de la blouse de médecin au maillot jaune : "Toute ma vie, j'ai été sous-estimée"
Elle a changé de tunique. Pour le meilleur. Avant de porter le jaune sur le Tour de France, Marlen Reusser a longtemps porté une blouse blanche. Diplômée en médecine à Berne, la Suissesse se destinait à la psychiatrie avant que le vélo ne change le cours de sa vie. Une trajectoire tardive, presque improbable, qui dit déjà beaucoup de cette championne pas tout à fait comme les autres.
"Le cyclisme reste un jeu", aime-t-elle rappeler quand la pression devient trop forte. Chez une femme passée par les hôpitaux avant de découvrir les podiums, la formule n'a rien d'une posture.
Longtemps réduite au statut de rouleuse
Reusser n'a jamais emprunté le chemin classique. Elle n'a pas grandi dans une filière de formation et n'était pas programmée pour devenir l'une des meilleures cyclistes de sa génération. Elle s'est révélée tard, avec un immense moteur, un cerveau en perpétuelle activité et cette capacité à transformer chaque expérience en leçon.
Pendant longtemps, le peloton l'a surtout vue comme une rouleuse. Triple championne d'Europe du contre-la-montre, vice-championne olympique et désormais championne du monde, elle a construit, en grande partie, son palmarès seule face au chrono. Mais le classement général d'un grand tour semblait devoir rester hors de sa portée.
"Toute ma vie, j'ai été sous-estimée avant les courses", souriait-elle encore récemment. "Les gens disent toujours : 'Marlen ? Mais il y a de la montagne'…"
Comme si son gabarit et sa puissance devaient forcément l'empêcher de se mêler à la bagarre lorsque la route s'élève. Ses résultats racontent pourtant une tout autre histoire. En 2025, elle a remporté le Tour de Burgos. Elle compte désormais trois victoires finales au Tour de Suisse. Et au printemps 2026, elle a aussi levé les bras sur À Travers la Flandre, au terme d'une course où il ne suffisait pas de rouler vite et tout droit. Pas si mal pour une simple spécialiste du contre-la-montre.
Tour de France femmes : Kim Le Court remporte la 6e étape, Marlen Reusser reste maillot jauneQuand la tête puis le corps ont dit stop
Si Reusser est si atypique, c'est aussi parce que son parcours n'a rien eu d'un long fleuve tranquille. La Suissesse a connu les doutes, l'épuisement mental et la peur de ne plus retrouver son niveau. Lors des Mondiaux de Glasgow, en 2023, elle avait abandonné alors qu'elle figurait parmi les grandes favorites. Pas à cause d'un ennui mécanique ou d'une chute. Simplement parce que sa tête avait dit stop.
"J'avais besoin de prendre du recul pour retrouver l'envie", avait-elle expliqué, sans chercher à dissimuler son mal-être derrière une excuse plus commode.
Quelques mois plus tard, son corps l'a rappelée à l'ordre à son tour. Une lourde chute, puis un Covid long ont bouleversé son quotidien et menacé sa carrière.
"Je n'avais pas peur de revenir comme une moins bonne cycliste. J'avais peur de ne jamais guérir", confiait-elle. La perfectionniste, celle qui voulait tout contrôler, a alors appris à lâcher prise et à s'écouter. "Avant, c'était toujours ma tête qui décidait. Aujourd'hui, j'écoute davantage mon corps. Je prends plus facilement un jour de repos et je n'en ai plus peur."
Une championne du monde très humaine
Son titre mondial du contre-la-montre, décroché à Kigali, en 2024, a donné une autre dimension à cette renaissance. Mais même au sommet, Reusser est restée fidèle à elle-même. Humaine, lucide et incapable de se raconter des histoires.
"Quand on franchit la ligne, on est encore complètement dans la douleur. On se moque presque de savoir si on a gagné. Puis, pendant l'hymne, tout devient calme. C'est là que l'émotion arrive vraiment."
Elle refusait aussi d'accorder à ce maillot arc-en-ciel une importance démesurée. "Je ne me sens pas meilleure parce que je suis championne du monde. J'ai simplement gagné parce que personne n'a été plus rapide ce jour-là."
Une manière presque clinique de décrire la victoire. Sans fausse modestie, mais sans grandiloquence non plus. Comme si la médecin n'était jamais très loin derrière la cycliste.
Au sommet du Mont Chauve, qu'elle abordera avec 12 secondes d'avance sur Vollering, elle espère pouvoir en dire autant, tout en restant fidèle à une philosophie qui tient en une image : "La vie est une vague. Si on ne surestime ni les hauts ni les bas, alors elle est plutôt belle." Et elle l'est forcément encore un peu plus en jaune.
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