Tour de France 2026 – Le lactate, nouveau carburant miracle de Pogacar et des UAE ?
Sur le Tour de France, les modes s'effacent parfois aussi vite que les échappées matinales. Après les cétones hier, voici le lactate aujourd'hui. L'annonce tombée jeudi dans un communiqué de la marque Enervit, le sponsor nutritionnel de l'équipe UAE, n'est pas passée inaperçue : Tadej Pogacar et ses équipiers utiliseraient désormais des gels à base de lactate (nom de code C2 : 1PRO Lactate Gel Mix), fruit de décennies de recherche et de deux années de tests au sein de la structure émiratie. Une innovation présentée comme potentiellement décisive dans l'optimisation du "fuelling".
Une affirmation aux allures de paradoxe. Car dans l'imaginaire collectif du cycliste amateur et du suiveur, le lactate reste associé à la souffrance, à cette sensation de brûlure qui envahit les jambes lors des efforts les plus intenses. Une vision désormais dépassée. "On a longtemps pensé, à tort, que le lactate causait l'acidose (NdlR : surproduction d'acide qui s'accumule dans le sang), explique Jan Boone, professeur en physiologie de l'exercice à l'université de Gand. En réalité, lors d'un effort intense, l'organisme produit du lactate et des ions d'hydrogène. Ce sont surtout ces derniers qui provoquent l'acidité, tandis que le lactate joue un rôle positif."
Mieux : il pourrait devenir un allié. Source d'énergie pour le cœur et le cerveau, vecteur d'adaptation à l'entraînement, et même carburant directement exploitable par les mitochondries musculaires. Une redéfinition complète du rôle de cette molécule, qui ouvre logiquement de nouvelles perspectives en nutrition sportive.

Dans un peloton où l'apport glucidique est déjà optimisé – jusqu'à 120 grammes de glucides par heure via des mélanges glucose-fructose –, la quête de nouvelles sources énergétiques est devenue une priorité. "Lors d'efforts prolongés à haute intensité, ces apports peuvent ne plus suffire, poursuit Boone. D'où l'idée : pourquoi ne pas utiliser le lactate comme carburant supplémentaire ?"
Pas encore de preuves scientifiques tangibles
Sur le papier, le raisonnement tient. Sur le terrain, il reste largement à démontrer. Car à ce jour, les preuves scientifiques solides font défaut. Les études sont rares et leurs conclusions prudentes. Certaines évoquent une baisse de la perception de l'effort, mais les gains de performance restent flous. À l'inverse, des troubles gastro-intestinaux sont régulièrement rapportés. "Je reste sceptique, admet Boone. La théorie est cohérente, mais je ne miserais pas encore dessus. On a des résultats positifs chez l'animal, mais cela ne se transpose pas automatiquement à l'humain." L'idée d'un effet "épargne glycogène", permettant de conserver des réserves pour les moments décisifs, demeure pour l'instant hypothétique.
200 moutons, 100 vaches, des déplacements avec le PSG et ambassadeur d'une société de… semences : zoom sur la nouvelle vie de Thibaut PinotMême prudence du côté des références du domaine. Asker Jeukendrup, figure majeure de la nutrition sportive, estime que le concept mérite d'être exploré, sans preuve concrète d'un bénéfice en conditions réelles. Olav Aleksander Bu, entraîneur des triathlètes norvégiens, se montre plus critique encore, évoquant un carburant potentiellement moins efficace en termes d'utilisation de l'oxygène.
Le flou sur l'utilisation réelle sur ce Tour
Et dans le peloton ? Le flou domine. Vendredi matin, au départ de la 13e étape, Florian Vermeersch, équipier de Pogacar, reconnaissait ne jamais avoir testé ces fameux gels. "On a vu l'annonce, comme tout le monde", glissait-il, esquivant à peine. Avant d'ajouter, plus clairement : "À ma connaissance, personne dans l'équipe ne les utilise." Quant à Pogacar lui-même, mystère.
De quoi nourrir les doutes. Car au-delà de la science, le timing interroge. En plein Tour de France, alors que le Slovène écrase la course, difficile de ne pas y voir une opportunité marketing idéale pour son sponsor nutritionnel. Le produit sera d'ailleurs commercialisé après la Vuelta.
L'histoire récente invite à la prudence. Les cétones, présentées comme révolutionnaires il y a quelques années, n'ont jamais tenu toutes leurs promesses. Le lactate suivra-t-il le même chemin ?
Pas forcément, nuance Boone. "Si le cadre théorique est confirmé, on pourrait dépasser le simple gain marginal. Le lactate pourrait permettre d'économiser le glycogène en début de course et d'en disposer davantage dans le final. Là, on parlerait d'un vrai changement."
Pour l'heure, les gels au lactate ressemblent davantage à une promesse qu'à une certitude. Mais dans un sport où chaque watt compte, même les hypothèses les plus fragiles méritent d'être explorées.
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