"Il ne faut pas lui demander d'être le nouveau Ramos" : Remue, l'insouciant devenu prétendant
Avec le départ de Thomas Ramos vers le Racing 92 en 2027, la place d'arrière du Stade toulousain va se retrouver libre. Kinghorn, Mallia, Capuozzo... les prétendants sont nombreux, mais il se pourrait bien que Matias Remue, petite pépite venue tout droit de Belgique, s'impose rapidement comme l'héritier du meilleur réalisateur des Rouge et Noir. Portrait.
Quand on pense à la Belgique, on pense aux frites, aux gaufres, à Eddy Merckx, à Tintin, aux Diables rouges… Au rugby ? Pas vraiment. Et pourtant, un jeune Belge de 23 ans est en train de se faire une place au Stade toulousain, au sein de l’effectif le plus compétitif au monde. Son nom : Matias Remue. À l’heure où Thomas Ramos s’apprête à quitter Toulouse à l’issue de la saison 2026-2027, son profil attire forcément les regards. Mais avant d’être un candidat à la succession du meilleur réalisateur des Rouge et Noir, Remue est surtout un joueur qui a conservé une qualité devenue rare au plus haut niveau : l’instinct.
Un pur attaquant
Sébastien Guntz, celui qui l’a repéré quand il entraînait les Brussels Devils, se souvient d’un bonhomme capable de choses que d’autres n’osaient même pas tenter. "En 2021, on recevait la franchise des Lusitanos en Super Cup (l'équipe portugaise qui constituait la grosse base de l'équipe nationale qualifiée pour la Coupe du Monde 2023, N.D.L.R). C'était un match en nocturne, avec des conditions météo très difficiles où les Portugais nous mettaient vraiment en difficulté par leur maîtrise technique et leur vitesse. Et là, on a deux gamins de 18 ans qui n'ont aucune crainte, beaucoup de respect mais qui jouent leur rugby de façon très relâchée, comme s'ils étaient dans leur club avec leurs potes à côté".
Les deux gamins, ce sont Matias Remue, et son jumeau Florian. Et ce soir-là, l’arrière belge va offrir une séquence qui résume assez bien le personnage. "Je me souviens que sur un jeu au pied des Portugais, alors que le ballon faisait plusieurs rebonds, Matias s'était retrouvé isolé face aux ailiers dans un "un contre trois". Tout le monde s'attendait à ce qu'il reste dans l'occupation après une longue course, mais lui avait décidé de relancer. Il avait fait mine de revenir au centre, mis un appui fort pour reprendre le couloir des 5 mètres, débordé trois Portugais, tapé un petit jeu au pied par-dessus le demi de mêlée en fermeture, récupéré le ballon et cela avait fini par une occasion d'essai dans les 22 mètres portugais alors que la situation était très mal embarquée." L’entraîneur des trois-quarts belges sourit encore en racontant la scène. "Il était coutumier de ce genre de coup d'éclat".
Ce goût du risque n’est pourtant pas de l’inconscience. C’est même tout l’inverse. Laurent Dossat, sélectionneur de la Belgique, décrit un joueur dont la réflexion impressionne à seulement 23 ans. "C'est un garçon qui, pour son âge, fait preuve d'une maturité assez exceptionnelle. Il a une réflexion sur le jeu, une réflexion tactique et stratégique que je trouve hors norme pour un garçon de son âge". Et lorsque quelque chose lui échappe, Remue ne fait pas semblant d’avoir compris. "S'il y a quelque chose qui ne lui va pas ou qu'il ne comprend pas, il a besoin de savoir pourquoi on le fait. C'est vraiment génial pour un sélectionneur ou un coach d'avoir des personnes qui sont actrices et non consommatrices du projet", explique Dossat.
Un destin lié à celui de son frère Florian
Avant Toulouse, avant le Stade, avant la Belgique et ses sélections, il y a eu Bruxelles. Et surtout Florian. Les jumeaux ont commencé le rugby ensemble, à cinq ans et demi, au Kituro. Tennis, natation, football… ils ont bien essayé d’autres sports, mais n’ont pas longtemps hésité lorsqu’il a fallu choisir. Le rugby sera leur terrain de jeu. Et leur terrain de bataille. "Nous étions assez chamailleurs l'un avec l'autre. On était jumeaux, enfin on l’est toujours, mais on se disputait pas mal quand on était petits. Et dès qu’on s’affrontait, c’était comme si on jouait la Coupe du monde, on voulait toujours battre l’autre", se souvient Florian. Et visiblement, l’âge n’a pas calmé cette rivalité de tous les instants. "Si vous les mettez devant une table de ping-pong, le match ne s'arrêtera jamais car ils sont mauvais perdants tous les deux, raconte Guntz. En sélection, lors des échauffements ou des foot-tennis, il ne faut surtout pas les mettre ensemble car ils trichent pour gagner, et si on les met l'un contre l'autre, on risque d'avoir de la tension".
Derrière la plaisanterie se cache une vraie force. Celle qui les a poussés l’un et l’autre à progresser. "Cette hargne et ce refus de la défaite les ont motivés et tirés vers le haut", poursuit Guntz. Florian a aussi été celui qui a entraîné Matias dans la répétition des efforts. "Matias dégage beaucoup de facilité dans son rugby, tandis que Florian est un très gros bosseur. Florian a probablement aidé Matias en l'attirant dans la répétition des efforts".
À 19 ans, les jumeaux comprennent qu’ils ont atteint les limites de leur environnement belge. Alors, en 2022, les deux frangins font leurs bagages et mettent les voiles, direction la Ville rose. "On avait besoin de partir en France pour se challenger, pour découvrir autre chose, raconte Florian. En deux ans au centre de formation de Toulouse, on a énormément appris"/
"Thomas Ramos reste Thomas Ramos et Matias Remue sera Matias Remue"
À Toulouse, Matias a appris à professionnaliser ce qui, enfant, ressemblait encore à de l’insouciance. "Sa plus grande évolution réside dans son exigence professionnelle envers lui-même, observe Guntz. Quand il était jeune, il avait tendance à ne retenir que le positif et à minimiser ses erreurs. Aujourd'hui, il a une autocritique exacerbée et se focalise sur ce qu'il aurait pu mieux faire"/
Diététique, sommeil, soins, préparation physique, le gamin du Kituro "ne laisse rien au hasard". Il faut dire que l’arrière belge profite aussi d’un environnement exceptionnel au Stade toulousain, aux côtés de Juan Cruz Mallia, Romain Ntamack ou encore Thomas Ramos pour ne citer qu’eux. Forcément, l’apprentissage se fait de manière express lorsqu’on est entouré de tels joueurs.
Pour autant, la comparaison avec l’arrière du XV de France doit rester mesurée. Certes, les deux hommes peuvent évoluer aux mêmes postes, mais l’arrière belge doit construire sa propre identité, plus tournée vers l’offensive que son aîné, connu et reconnu pour ses qualités de gestionnaire "Comme Thomas, il a cette polyvalence 15-10. Mais Thomas Ramos reste Thomas Ramos et Matias Remue sera Matias Remue ! Il ne faut pas lui demander d'être le nouveau Thomas Ramos, Matias doit continuer à jouer avec ses qualités, sa personnalité, son historique et sa vitesse d'appuis sans chercher à l'imiter", rappelle Laurent Dossat.
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Pour y parvenir, il lui faudra surtout enchaîner. Connaître les exigences de la très haute intensité sur la durée, apprendre à gérer les matchs, les périodes creuses, les responsabilités. Car, à ce niveau là, le talent ne fait plus tout. "Il a un côté tactique qui est très bon, mais il faut vivre les situations pour être encore meilleur. Il faut qu’il enchaîne les matchs pour engranger de l’expérience et espérer avoir la longévité et la constance d’un Thomas Ramos de la 1ère à la 80e minute", rappelle le sélectionneur des Diables noirs.
Un chose est sûre, le potentiel de Matias Remue ne fait pas débat. "Il a des qualités physiques de vitesse et d'appuis qui sont assez hors norme", estime Dossat. Et surtout, il possède cette faculté à ne pas se laisser impressionner par le contexte. "Il reste très froid dans toutes les situations. C'est la marque des grands de savoir gérer la pression", affirme Guntz, qui l’avait repéré lors d’un match entre Kituro et Ottignies dans le championnat U18 de Belgique.
Son histoire récente chez les Rouge et Noir montre aussi son caractère. Sa persévérance. Les opportunités ne sont pas toujours venues, le temps de jeu n’a pas toujours été au rendez-vous, mais Remue s’est accroché. "À chaque apparition au Stade Toulousain, il a su saisir sa chance. Il n'a pas toujours eu du temps de jeu, il a mangé son pain noir lui aussi, mais il n'a pas râlé. Il a bossé, il a continué. Parfois on en discutait, il se disait : "Ce n'est pas encore pour moi”" et il restait dans sa bulle sans se plaindre. Il avançait, et ça, c'est la marque des grands", confie Laurent Dossat.
Le voilà donc désormais à l’heure de la concurrence pour le poste d’arrière toulousain. Avec Kinghorn, Mallia, Capuozzo et les autres prétendants, la succession de Ramos ne lui sera évidemment pas offerte. S’il n’a pas encore complètement chamboulé la hiérarchie à Toulouse, à plusieurs centaines de kilomètres de là, en Belgique, quelque chose à déjà changé. Au plat pays, Matias Remue n’est plus seulement le jeune arrière du Kituro parti tenter sa chance en France. Sa notoriété grandit à mesure que ses apparitions sous le maillot toulousain et avec les Diables noirs se multiplient. Les sollicitations aussi. "Tous les enfants veulent une photo avec mon frère quand on joue en Belgique, et nous, on aime bien le chambrer par rapport à ça parce que ça le gêne un peu", rigole Florian.
Le petit gars du Kituro a donc bien grandi. À Toulouse, Matias Remue commence à se faire une place parmi les grands. En Belgique, il est déjà devenu un modèle pour les plus jeunes. S’il poursuit sa route, il pourrait bien réussir à faire ce dont rêvent tous les sportifs belges : faire en sorte que, quand on pense au plat pays, on pense aussi à lui.