Sur les traces des pros, l'Étape du Tour a poussé 16 000 amateurs au bout d'eux-mêmes : "Dans le Galibier, c'était de la survie"
La Croix de Fer, le Télégraphe, le Galibier et le col de Sarenne. La simple évocation de ces ascensions mythiques fait déjà mal aux jambes. Et c'est précisément cette sensation que 16 000 cyclistes amateurs sont venus chercher, le dimanche 19 juillet, sur L'Étape du Tour, cette cyclosportive créée en 1993 et qui permet, chaque année, aux passionnés de parcourir, sur des routes fermées à la circulation, une étape de montagne du Tour de France. Cette 34e édition proposait un menu monstrueux : 167 kilomètres et 5 400 mètres de dénivelé positif entre Le Bourg-d'Oisans et l'Alpe d'Huez.
Une semaine avant le passage du peloton professionnel, nous avons eu le privilège (et la douleur) de découvrir le terrain de jeu de l'étape la plus difficile de l'édition 2026 de la Grande Boucle. Et nous y avons suivi un Belge, Paul Renson (35 ans), pour mesurer ce que représente réellement un tel morceau.
Seixas chauffe le village
Le premier frisson est arrivé avant même le départ. Samedi, après le retrait des dossards, sur l'écran géant installé au cœur de l'immense village de l'Étape du Tour à l'Alpe d'Huez, Tadej Pogacar s'envolait vers la victoire sur les pentes du Markstein, à 550 km de là. Chez les nombreux cyclistes déjà tournés vers leur propre défi, les accélérations de Paul Seixas déclenchaient plus de réactions et d'applaudissements que celles du maillot jaune.
Les apports en glucides des coureurs professionnelsAutour de nous, les stands des 80 exposants accueillaient une partie des quelque 40 000 visiteurs attendus entre jeudi et dimanche. Dans la station, tout rappelait que 16 000 amateurs s'apprêtaient à vivre leur journée de Tour de France. Les restaurants avaient même adapté leur carte aux besoins des cyclistes. Au 'Pas Sage', notre ultime ravitaillement de la veille fut constitué de pâtes au pesto et d'une crème brûlée, avant une nuit forcément courte.
Des routes transformées en peloton géant
Cette fois, on y est. Le réveil est fixé à 5 h 45. Le départ a lieu à 7 h 15, depuis l'un des 16 sas d'un millier de participants lâchés successivement sur les routes. Même parmi les habitués au CV cycliste bien fourni, la tension était palpable. Paul Renson abordait pourtant sa cinquième grande cyclosportive en montagne, après deux Étapes du Tour (2018 et 2019), la Marmotte et le Galibier Challenge.
"Malgré cette expérience, j'avais beaucoup d'appréhension, car c'était clairement le parcours le plus dur, confie le Belge. Sur dix heures de vélo, tellement de choses peuvent mal se passer. Est-ce que j'ai assez mangé ? Trop mangé ? Est-ce que j'en ai fait assez à l'entraînement ? Cela reste un saut dans l'inconnu."
Dès les premiers coups de pédale, le peloton s'étirait en un interminable serpent multicolore. Avec 79 nationalités représentées, 29 % d'étrangers et 45 % de participants découvrant l'épreuve, l'impression de rouler en groupe ne nous a jamais quittés. Cela aide parfois à oublier la fatigue : on discute, on dépasse, on s'encourage. Mais sur les routes les plus étroites, il faut aussi accepter de se caler sur le rythme des autres, faute de pouvoir se frayer un passage.
La Croix de Fer, placée après une quinzaine de kilomètres seulement, offre un décor spectaculaire, entre le lac de Grand'Maison, les barrages et les sommets. Elle rappelle aussi très vite que les 25 kilomètres annoncés à environ 5 % sont trompeurs, car plusieurs portions descendantes viennent artificiellement faire baisser la pente moyenne.
"Dès que la route monte vraiment, on est plutôt autour de 8 %, souligne Paul Renson, qui pense déjà aux professionnels. Les coureurs qui seront déjà fatigués, malades ou blessés après vingt jours de Tour pourraient se retrouver très rapidement en difficulté."
Et c'est encore plus vrai quand la météo s'en mêle. Mais heureusement, elle nous a épargnés. Les conditions étaient même idéales. La chaleur est restée supportable et l'air devenait même frais à l'approche des sommets. Les ravitaillements étaient parfaitement organisés, mais logiquement pris d'assaut par des milliers de participants. Il fallait refaire les réserves avant le Télégraphe et, surtout, le Galibier.
Le parcours du Tour de France 2026Paul avait préparé son défi en trois mois seulement, après avoir couru le marathon de Paris en avril. "J'ai commencé avec le Medio Fondo Vosges, puis j'ai allongé progressivement les sorties. Deux semaines avant l'épreuve, j'ai fait 2 800 mètres de dénivelé dans les Ardennes. Cela ne remplace pas une ascension de deux ou trois heures, mais je savais au moins que je pouvais encaisser du dénivelé."
Dans le Galibier, les corps lâchent
Au pied du Galibier, une scène a résumé le gouffre séparant les amateurs des professionnels. Sur un écran géant, le peloton du Tour apparaissait au départ de son étape vers le plateau de Solaison. Il lui restait 170 kilomètres. Nous n'en avions plus que 75 à parcourir. Et pourtant, ils arriveront largement avant nous.
Après Valloire, le faux plat montant qui mène vers les pentes les plus difficiles du Galibier ne ressemble plus à un faux plat. Les kilomètres à 6 ou 7 % grignotent les dernières forces avant Plan Lachat et les rampes finales. À plus de 2 000 mètres d'altitude, avec le léger vent et des passages à 9 ou 10 %, le Galibier devient une épreuve de survie.
"On oublie toujours à quel point la sortie de Valloire est difficile, raconte Paul. Puis, à Plan Lachat, je savais qu'il me restait environ une heure de souffrance. Tout devient dur. L'altitude, les pourcentages, le vent… À ce moment-là, on ne réfléchit plus beaucoup."
Autour de nous, les signes d'épuisement se multiplient. Certains mettent pied à terre, d'autres s'allongent dans l'herbe. Quelques-uns font demi-tour. Plus le sommet approche, plus la file de cyclistes marchant à côté de leur vélo s'allonge. Une même idée anime pourtant presque tout le monde : aller au bout.
L'encadrement colossal de l'événement rassure. Quelque 300 personnes étaient affectées à la sécurité, avec 120 motards, quatre points d'assistance mécanique et 20 bus de cinquante places pour rapatrier les abandons. Car les dangers sont bien réels. Au fil de la journée, nous avons croisé plusieurs chutes glaçantes : un homme au visage ensanglanté et un autre passé par-dessus le bord de la route, dans un ravin en contrebas. L'hélicoptère a dû intervenir…
Le premier maillot jaune de Van Impe, une poire remplie d'urine et un faux pénis… : les histoires belges de l'Alpe d'Huez sur le Tour de FranceSarenne, l'ultime piège
La descente du Lautaret, sur des routes entièrement fermées à la circulation, procure un immense plaisir. Elle permet de récupérer un peu, de laisser filer le vélo et de croire, quelques instants, que le plus dur est passé.
Le col de Sarenne brise rapidement cette illusion. Les premières rampes sont brutales. Après huit ou neuf heures d'effort, chaque pourcentage semble multiplié. Les dizaines de gels, les aliments salés, le saucisson, le fromage et les biscuits avalés depuis le matin finissent par peser sur les organismes. À ce stade, toute pudeur a disparu : personne ne s'offusque plus d'un rot ou d'un estomac qui proteste.
"Je n'avais jamais grimpé Sarenne, explique Paul. Le début est atroce, puis le milieu offre quelques replats et petites descentes. J'avais encore d'excellentes sensations. Mais les trois derniers kilomètres, constamment autour de 10 ou 11 %, avec le vent et une route assez mauvaise, sont terribles."
Dans la réserve naturelle, le décor est aussi splendide que l'effort est douloureux. Atteindre le sommet ressemble déjà à une victoire. Il reste pourtant une petite descente, puis deux petites bosses qui font très mal après neuf heures sur le vélo, avant de rejoindre l'arrivée, située à Huez.
Là, le bonheur l'emporte enfin sur la fatigue. La médaille de finisher paraît presque légère autour du cou après une telle journée. Sur les 16 000 inscrits, environ 12 700 participants ont rejoint l'arrivée. Nous en faisons partie.
Ce samedi, une semaine après les amateurs, les professionnels avaleront ce parcours en près de deux fois moins de temps, avant de redescendre un peu plus bas que nous pour terminer par la dernière rampe de l'Alpe d'Huez. Ce qui annonce une journée explosive. Paul Renson espère surtout qu'ils exploiteront pleinement ce terrain hors normes.
"J'aimerais que les candidats à la victoire aient la folie d'attaquer dès le Galibier, comme lors de l'étape du Granon en 2022, où Vingegaard a battu Pogacar. Il n'y a presque pas de vallée : on monte, on descend, puis on remonte directement. Le parcours permet de provoquer une course fantastique. Il est tellement dur qu'un coureur vraiment supérieur peut tout faire exploser." Mais une chose est certaine : samedi soir, le vainqueur franchira lui aussi la ligne complètement vidé. La seule différence, c'est qu'il lèvera les bras.
Pour accéder à cet article, veuillez vous connecter au réseau internet.