"Sur le plan économique, la République islamique a perdu" : le blocus maritime américain du pétrole iranien, une bombe à retardement pour Téhéran
Washington cherche à réduire les revenus de l'Iran dans l'espoir de faire plier le régime après plus de six mois de guerre. Téhéran ne parvient plus à exporter son pétrole brut, ce qui risque à terme de plomber une économie déjà exsangue.
France Télévisions
Publié le 03/09/2026 14:16
Mis à jour le 03/09/2026 14:19
Temps de lecture : 5min
C'est une première depuis le début de la guerre, il y a plus de six mois. Les Etats-Unis ont frappé deux navires pétroliers iraniens au large des côtes de la République islamique, selon les informations d'Axios, mercredi 2 septembre. Les bateaux étaient à l'ancrage "au nord de la ligne" du blocus maritime décidé par Washington, en réponse à celui imposé par Téhéran dans le détroit d'Ormuz. Ces frappes ont été menées avec des drones tirant "des missiles qui ont touché les salles des machines", affirme le média, citant des responsables américains.
Le Commandement américain pour le Moyen-Orient (Centcom) a publié mercredi les images de plusieurs frappes, où l'on distingue notamment deux navires touchés par des missiles au niveau de la poupe. Le message évoque, entre autres, des frappes conduites contre des "installations et moyens maritimes", dans le cadre de représailles. Axios baptise cette nouvelle stratégie américaine "tanker pour tanker". Lundi, deux navires commerciaux, le Sidr et le Senegal Property, qui transportaient du pétrole saoudien, avaient notamment été touchés par des projectiles en sortant du détroit.
Le Centcom a refusé de confirmer à franceinfo les informations d'Axios, évoquant simplement des "actifs maritimes" parmi les cibles. Avant de préciser, en soirée, que trois navires commerciaux avaient déjà été mis hors service à la date du 2 septembre.
Contactée, la société spécialisée Vanguard Tech estime que les deux pétroliers visés sont "probablement" le Sinopa et le Hawk, des tankers de plus de 270 et 330 mètres de long. Tous deux battent pavillon iranien et sont liés à la National Iranian Tanker Company, une filiale privée de la compagnie nationale iranienne. "Ils semblent être à vide", commente pour sa part Samir Madani, cofondateur du site de suivi TankerTrackers, auprès de franceinfo. "Les Américains ne frappent pas les pétroliers chargés de pétrole."
Washington déclenche ces nouvelles mesures de rétorsion au moment où son blocus commence à produire ses effets. Cela fait sept semaines que l'Iran est dans l'incapacité d'exporter son pétrole, depuis l'échec du mémorandum d'entente et le rétablissement d'un contrôle militaire par les Etats-Unis entre le golfe d'Oman et la mer d'Arabie. "D'après nos observations par imagerie satellite, le dernier départ de pétrole brut iranien remonte au 12 juillet", constate Samir Madani, ajoutant que "31 pétroliers chargés de brut se trouvent en Iran, transportant au total 36,75 millions de barils".
"Le blocus imposé par la marine américaine empêche bien les expéditions de brut iranien."
Samir Madani, cofondateur du site TankerTrackers
à franceinfo
Le manque à gagner est immense pour Téhéran. Avant la guerre, l'Iran exportait environ 1,8 million de barils de brut chaque jour, lui assurant cinq milliards de dollars mensuels de revenus associés, voire un peu davantage en intégrant les produits pétroliers et pétrochimiques, évalue Homayoun Falakshahi, analyste chez Kpler et spécialiste du pétrole brut, interrogé par franceinfo.
Pour autant, "l'imagerie satellite montre que l'augmentation du stockage iranien est assez faible", observe le spécialiste. Ce qui signifie "très probablement que l'Iran a réduit sa production au niveau de la demande intérieure", plutôt que d'accumuler du pétrole brut dans l'espoir de jours meilleurs.
Téhéran avait anticipé les effets potentiels d'un blocus maritime, en profitant de la signature du mémorandum d'entente avec Washington, fin juin. Une partie de son pétrole était sortie de la zone, afin de rejoindre les côtes asiatiques et d'y patienter. "Ces stocks disponibles étaient aux alentours de 90 millions de barils", explique Homayoun Falakshahi, "mais il n'en reste aujourd'hui plus qu'entre 30 et 40 millions, qui attendent d'être déchargés notamment en Chine". Au rythme actuel d'un million de barils par jour, tous ces pétroliers seront vidés à la mi-octobre.
L'analyste de Kpler estime qu'il faudra encore attendre "deux mois avant que l'Iran ne touche l'intégralité des revenus associés, autour de 3 milliards d'euros". Au début ou à la mi-décembre, "les revenus pétroliers de l'Iran tomberont à zéro". Ces revenus pétroliers, ajoute-t-il, "représentent la quasi-totalité des réserves iraniennes en devises étrangères, dans une économie très liée au dollar". Homayoun Falakshahi juge donc le blocus américain plus "impactant" que les frappes.
Début mai, les Etats-Unis avaient annoncé qu'ils guideraient les navires à travers le détroit, afin de forcer le blocus imposé par l'Iran. Mais cette opération baptisée "Projet Liberté" avait été rapidement contrariée par des tirs iraniens. Téhéran avait introduit des taxes, au montant confidentiel, sur les navires empruntant le détroit, sous la supervision d'une autorité dédiée : la Persian Gulf Strait Authority (PGSA).
Quatre mois plus tard, la situation s'est inversée. L'Iran est désormais dans l'impossibilité d'exporter son pétrole. Et les exportations, pour les autres pays de la région, sont revenues autour de "70% du volume d'avant-guerre", en incluant "les oléoducs dont disposent les Saoudiens et les Emiratis", évalue Homayoun Falakshahi. Il est difficile d'estimer le nombre de navires impliqués, car ils longent les côtes omanaises avec les lumières éteintes et le signal débranché, de nuit, afin de déjouer la surveillance iranienne. Mais la hausse du transit "des navires commerciaux indique que l'Iran rencontre des difficultés à empêcher certains navires commerciaux d'utiliser la route méridionale", analyse l'Institute for the Study of War.
Face à Téhéran, Washington se trouve désormais dans une impasse diplomatique. Et les options d'escalade militaire (ciblage des infrastructures critiques, invasion terrestre...) sont coûteuses et risquées. L'administration Trump a donc retenu l'option des sanctions financières pour tenter de faire plier le régime iranien. Il y a dix jours, le secrétaire au Trésor américain a dévoilé l'opération "Economic Outcast", avec pour objectif d'asphyxier financièrement la République islamique.
Scott Bessent a estimé que la vente de pétrole iranien, notamment à la Chine, était un "problème résolu". Son plan comprend des sanctions dites "secondaires". Elles visent par exemple des succursales bancaires soupçonnées de liens avec l'Iran, afin de compliquer le rapatriement des devises et d'isoler Téhéran. "Le blocus maritime est la carte principale jouée par l'administration Trump", résume auprès de franceinfo Clément Therme, chercheur associé à l'Ifri. Le spécialiste de l'Iran évoque une "double peine" pour le régime : "Il ne peut plus exporter de pétrole et ne peut plus accéder à ses devises gelées. Sur le plan économique, la République islamique a perdu."
Il est impossible d'anticiper les conséquences politiques, mais le régime prépare déjà la population à des jours difficiles. L'inflation a dépassé 80% et les prix vont encore flamber dans les magasins, avec la fin annoncée des revenus pétroliers. Mohammad Bagher Ghalibaf, président du Parlement, a assuré que les subventions alimentaires seraient augmentées "dès que possible", en particulier pour les Iraniens qui subissent le plus "la pression économique". L'objectif, a-t-il dit, est de "réduire le mécontentement" de la population. Cette colère avait déjà provoqué, en janvier, des manifestations réprimées dans le sang.
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