"Stimulons les anticorps sociaux contre les mafias": des centaines de Saint-Gillois manifestent place Bethléem (photos)
"J'habite à côté. À 50m. On adore vivre ici. Et on veut continuer à adorer vivre ici".
Pauline a deux enfants de 2 et 5 ans. Tout l'été, ses gamins ont joué sur la place Bethléem. La Saint-Gilloise en profitait pour prendre un verre sur les terrasses. "Et je veux continuer, et je veux que les gens continuent à le faire aussi"
C'est pourquoi Pauline (*) a rejoint la manifestation de ce dimanche 30 août 2026 organisée sur l'espace public du bas de la commune. Dans les fanfares et les banderoles. Comme des centaines de parents, d'enfants, de membres d'association, elle exige des réponses à la recrudescence de violences vécue en cette fin août à Saint-Gilles.
Des wasserettes qui blanchissent
Et ce n'est pas seulement du bleu ou du kaki dans les rues que revendiquent les Saint-Gillois. "Les organisations criminelles sont en train de prendre position d'un territoire. Ça ne concerne pas uniquement le business de la drogue comme on le croit trop souvent : l'économie criminelle blanchit l'argent puis le réinvestit dans l'économie traditionnelle", alerte Marcella Militello, Présidente de l'asbl Basta !. Cette association inspirée par les mobilisations anti-mafia de la société italienne promeut la prévention sociale de la criminalité. C'est elle qui est à l'origine de la manif de ce 30 août.

"Le trafic de drogue, ce n'est que la partie émergée de l'iceberg", développe la militante. "Il est lié au trafic d'êtres humains et au trafic d'armes. C'est ce qui met des kalachnikovs dans les mains de gamins de 14 ans". Avec l'argent du trafic se développe "un modèle observé dans toutes les capitales : l'argent est blanchi dans des wasserettes, des night-shops, des cafés, des pizzerias, des barbiers qui induisent une concurrence déloyale avec les commerces locaux".
Cette gangrène est en cours à Bruxelles selon Basta ! "Ensuite, l'argent est réinvesti dans l'immobilier : on achète une maison à bas prix en cash, on la rénove en logements de luxe avec de la main-d'œuvre illégale et on la revend 10 fois plus cher. Et ça va plus loin : les mafias répondent aussi à des appels d'offres, notamment dans le bâtiment. Et dans le nord de l'Europe, elles investissent dans les énergies renouvelables, les panneaux solaires". Aussi Basta ! plaide-t-elle pour la confiscation des biens des organisations criminelles. "La magistrature doit aussi pouvoir travailler : il faut que les 80 policiers promis soient des enquêteurs".
guillementL'argent de la drogue est blanchi dans des wasserettes, des night-shops, des cafés, des pizzerias, des barbiers qui induisent une concurrence déloyale avec les commerces locaux.
Le tableau dressé par Basta ! est sombre. Mais la manifestation met aussi l'accent sur les solutions sociales à cette crise. "Il y a des anticorps sociaux aux mafias", argue Marcella Militello. "On l'a vu en Italie, en Espagne, en France : la loi ne peut pas répondre à tout. Oui, on a besoin de l'armée, mais d'une armée d'instituteurs, d'éducateurs de rue, de travailleurs sociaux, d'employés communaux. Il faut miser sur leur synergie : une approche oubliée dans les réponses des gouvernements". La militante suggère ainsi que les acteurs sociaux soient invités aux réunions comme le CORES. Et de tacler les récentes politiques d'austérité : "Il faut remplir le vide économique qui appauvrit l'associatif, sinon on ne pourra pas soigner les maladies sociales". Applaudissements.
"Sortons de nos oppositions"

Son gamin sur les épaules, Maurizio assure qu'il a vu "la situation se dégrader à Saint-Gilles. Avec une accélération ces derniers mois", déplore ce papa de trois enfants de 19, 17 et 6 ans. "On n'est plus vraiment tranquilles. Les enfants doivent pouvoir jouer dehors sans risquer de se prendre une balle perdue. Et les pouvoirs publics dire autre chose que se renvoyer la balle". Son analyse rejoint celle de Basta ! : "Sans doute n'y a-t-il pas assez de policiers contre une violence de plus en plus organisée, mais il faut sortir de nos oppositions entre sécurité et prévention".
guillementOn n'est plus vraiment tranquilles. Les enfants doivent pouvoir jouer dehors sans risquer de se prendre une balle perdue.
Basta ! estime qu'une fois les jeunes de milieux pauvres recrutés, "il est très difficile de les récupérer. Quand ils sortent d'IPPJ, la société n'a aucun rêve à leur offrir. Mais le milieu criminel bien", martèle Marcella Militello. "Je parle aussi des MENA, les mineurs non-accompagnés. Et des sans-papiers. On peut en mettre 30 par jour en prison, les mafias en trouveront 50". Enfin, la Présidente de Basta ! ne veut pas oublier "le problème de la santé. L'addiction que l'État ne veut pas voir et qui aggrave le sans-abrisme. Leurs victimes sont dans l'oubli. Les associations qui s'en occupent ne sont pas entendues".

guillementOn le voit depuis 20 ans en Colombie: le démantèlement des gros cartels pousse les plus petits à se battre entre eux. Ces politiques augmentent le risque de fusillades en Belgique.
Face à cette gangrène sanitaire, sécuritaire et sociale, des riverains plaident pour une légalisation de certains psychotropes. C'est le cas de Delphine (*), qui habite la placette dites "des Deux Bancs" sur la chaussée de Forest, là où une arme de guerre a laissé des impacts de balles le 24 août 2026. "La recherche sur les politiques pénales montre que la guerre contre la drogue renforce le crime organisé", renseigne cette habituée de la pizzeria d'où les tirs sont partis. "On le voit depuis 20 ans en Colombie : le démantèlement des gros cartels pousse les plus petits à se battre entre eux. Ces politiques augmentent le risque de fusillades en Belgique. Qui pourrait devenir un narco-État, avec une infiltration des réseaux dans les institutions", craint cette Saint-Gilloise. "Cette situation risque de permettre aux narcos d'investir dans l'économie légale après blanchiment. Contre ça, la seule solution, c'est la légalisation des drogues. Tout le monde le sait, De Wever lui-même l'a évoqué. Et si ça n'a pas lieu, c'est par morale. Pour l'alcool, il n'y a pas de morale alors qu'il est plus dangereux que le crack et la cocaïne". D'après Delphine, "la décriminalisation et la prohibition ne fonctionnent pas, ne font que soulager les consommateurs vulnérables et les petites mains du trafic : elles n'embarrassent pas les mafias. Pour leur couper l'herbe sous le pied, il n'y a que la légalisation", assure cette représentante d'un collectif de parents et d'usagers du quartier.
Démocratisation des drogues blanches
Amar (*) habite le quartier "depuis 35 ans". Il a vu les environs "passer d'une insécurité subjective à une insécurité objective. C'est ça les fusillades". Cette figure de la rue de Mérode estime incohérent que "d'un côté, le Gouvernement de droite coupe dans le social, l'enseignement, et d'un autre met le paquet sur la sécurité". L'homme se souvient d'une Saint-Gilles comme "modèle de cohésion sociale, avec un tissu associatif dense et multiculturel". Il juge que l'apparition des nouvelles mafias remonte "à la période des JO de Paris en 2024, quand elles sont remontées de France". Il observe aussi "une démocratisation des drogues blanches : on n'est plus uniquement dans le cannabis mais dans la coke, le crack, avec des doses à 5€. Ce qui provoque aussi des problèmes de santé mentale chez les pauvres". Que le Saint-Gillois ne veut cependant "pas blâmer".

C'est aussi l'avis de Basta ! Ses membres jugent que la Belgique classe trop promptement les MENA "comme de potentiels criminels et non de potentielles victimes". Marcella Militello termine : "Dans le corps humain, on a des anticorps différents qui se combinent. Ici c'est pareil, tout est complémentaire : il faut stimuler les anticorps sociaux contre la culture mafieuse qui s'installe".