"Sous Louis XV, on garnissait gras"
À l'ombre de la chapelle royale, havre de paix où stationnent désormais des camionnettes de livraison, on pousse une (très) lourde porte. Un escalier en colimaçon, taillé dans une pierre sans âge, nous fait remonter le temps. Qui étaient ces courtisans qui dévalaient les marches voici quatre siècles ? Quelles intrigantes, bougeoir à la main, remontaient dans l'autre sens retrouver leur soupirant ? La rêverie prend fin quand, avec un sourire accueillant, Benoît Delcourte, l'un des conservateurs du château, qui encadre les ateliers muséographiques, nous fait pénétrer dans l'antre des tapissiers.
"Parmi les métiers d'art, on a des doreuses ; je dis "doreuses" parce qu'il se fait qu'on n'a que des femmes ; c'est un hasard mais c'est un métier très féminin. On a des ébénistes et des tapissiers. Nous avons ces trois ateliers au sein de la Conservation du château de Versailles. Il y en a d'autres : peinture, arts graphiques, etc. On s'occupe surtout de tout ce qui est objets d'art, arts décoratifs."
Tout le monde n'avait d'yeux que pour cette jeune femme, même le Roi: "Je ne suis pas celle que vous croyez"Et, chacun de ces ateliers, comme nous le découvrirons durant la passionnante heure qui suivra, travaille main dans la main avec les autres. "Par exemple, un siège que l'on va acheter va passer d'abord en ébénisterie, pour renforcer les assemblages, puis en dorure. Les tapissiers arrivent toujours en bout de course et ce sont eux qui essaient de rattraper les retards pris par les autres sur les projets, sourit Benoît Belcourte. Ils sont chargés de refaire la garniture ; donc, l'intérieur des sièges. Ou la couverture, c'est-à-dire le décor textile que l'on met par-dessus."
Pendant cette petite présentation, Jérôme Lebouc, le chef de l'atelier tapisserie, passe et repasse, chargé de rouleaux de tissus et de dessins chargés d'annotations. C'est lui qui, dans un instant, va nous faire découvrir son passionnant métier. Mais deux tapissiers, quatre ébénistes et trois doreuses, n'est-ce pas un peu peu pour un chantier sans fin comme celui de Versailles ? "Ce n'est pas énorme et, à la fois, c'est beaucoup", concède le conservateur. "Avec le Louvre, nous sommes l'établissement public avec le plus de restaurateurs internes. Mais il y a aussi des marchés publics qui permettent de faire restaurer des œuvres à l'extérieur quand on ne peut pas le faire en interne."
Car, outre leurs travaux de fond – remettre en état de présentation dans le cadre du projet de remeublement du château –, la petite équipe gère aussi plein de petites opérations de médiation, de visite, etc. "Les ateliers sont très ouverts sur l'extérieur. Notre objectif est aussi une mise en valeur en accueillant des stagiaires, des apprentis, etc."
Xavier Niel s'offre le château d'une "favorite" de Louis XV pour près de 40 millions d'eurosVingt heures de travail appliqué
Et aussi des journalistes, donc, puisque nous avons le privilège de déambuler entre les panières de crin, les ballots de duvet et quelques sièges tout juste revenus de chez les ébénistes. Face à une fenêtre grande ouverte, par laquelle entrent des flots de lumière bienvenue, deux chaises semblent dialoguer. Elles ont passé les premières étapes de l'atelier de tapisserie et sont le fruit du travail d'un apprenti. "Il a mis vingt heures pour réaliser ce travail", souligne, admiratif, Jérôme Lebouc, qui a déposé ses instruments pour revenir vers nous. "Ici, on transmet le geste et on perpétue le savoir-faire, en employant ce que l'on nous a appris et en développant nos acquits."

Son métier passion, Jérôme y a plongé à l'âge de quinze ans, "au siècle dernier", se plaît-il à souligner en souriant. "J'ai passé un premier CAP de tapissier en trois ans à l'époque et puis un CAP de tapissière (nous reviendrons sur la différence, NdlR) en un an et, enfin, j'ai passé un BAC pro des métiers d'arts en deux ans. En six ans, on a les bases du métier, mais il faut au moins dix ans pour faire un bon tapissier."
Le tapissier se tourne alors vers un siège emmailloté dans une gangue de plastique. "Ce fauteuil Harcourt date du règne de Louis XVI. Il était destiné au Grand Cabinet du Dauphin. Ce type de siège nous arrive parfois garni, parfois partiellement, parfois plus du tout. On a la structure et, à nous, tapissier, d'imaginer, à partir de nos connaissances, quel type de garniture convient."
Car, à Versailles, les modes changeaient au gré des règnes et des personnalités. "Sous Louis XV, on garnissait "gras". Ce sont des courbes et des contre-courbes, des formes violonées ; on est dans la générosité et dans le confort. C'est sous son règne que sont inventés les sièges dits "en cabriolet", qui ont un dossier incurvé pour épouser la forme du dos. Le matériau reste le même, c'est du crin de cheval, mais pas la forme. Le métier ne permet pas encore de faire des garnitures très fines, comme on peut les trouver sous Louis XVI et, puis, évidemment, sous l'Empire", détaille Jérôme Lebouc.
Faut-il réhabiliter Marie-Antoinette ?À l'époque, on utilisait du crin de cheval, "qui n'est pas naturellement frisé, vous vous en doutez", s'amuse le tapissier. "C'est un crin coupé sur la queue et la crinière ; il est vrillé jusqu'à saturation puis passé en étuve pour tuer tous les petits insectes qui pourraient s'y trouver. Et, surtout, après l'avoir mis à sécher sous forme de corde, on le dévrille et on le carde et c'est ça qui lui donne son aspect gonflé".
Il nous glisse une grosse poignée de crins noire dans la main, qui crisse sous les doigts lorsqu'on l'enserre. "Ce crin a une propriété intéressante : il a une forme de résilience. On a beau l'écraser il va retrouver son gonflant. C'est ce qui a été apprécié dès l'origine dans les garnitures fixes. Les premières garnitures étaient faites en étoupe, en déchets des moissons, de chanvre, de lin, mais elles n'avaient pas ce ressort."

Des détails scrupuleusement respectés pour des chaises et bergères sur lesquelles, personne ne s'assiéra jamais. "Vous avez raison, mais il ne faut pas mentir", poursuit Jérôme Lebouc avec sérieux. "Cette garniture, on va la recouvrir d'une toile d'embourrure – on parle d'emballage – et on va faire un premier point, qu'on appelle le "point de fond", qui va servir à tasser le crin et à le maintenir en place. À partir de là, on va pouvoir rabattre la toile d'embourrure sur le siège, avec des semences." En l'occurrence, des petits clous de tapissier, qui existent en différentes tailles. Il pioche une dizaine dans un petit tiroir, les "souffle" puis les place dans sa bouche. Il s'empare ensuite de son ramponneau – un marteau aimanté – et, avec sa main gauche, il façonne la garniture.
"Une fois que l'on a la forme et la densité souhaitée, on va venir fixer la garniture." Les semences sortent de sa bouche comme des petites munitions qu'il dispose avec application. "Le tapissier doit rabattre la toile avec la juste ampleur : c'est ce que l'on appelle "la main", dit-il encore.
Crin blond et toile douce
Mais on est encore loin du compte. Après le point de fond, on passe à l'étape des points de piquage réalisés avec des aiguilles courbes de différentes tailles avec lesquelles on vient piquer avec de la ficelle en lin. "À mesure que l'on progresse, la garniture sera de plus en plus fine. En fonction des styles, on va faire plus ou moins de séries de points."
Voilà. C'est la partie la plus riche, la plus longue à apprendre et à transmettre et c'est, en même temps, celle qui disparaît une fois que l'on a recouvert le siège de tissus. Viendra ensuite une opération qui consiste à remettre un nappage de crin blond - la piqûre - que l'on va carder et recouvrir d'une toile de lin que l'on appelle "toile douce". "Maintenant, on dit que le siège est "en blanc".
Enfin, il est temps de choisir les tissus. Dernière étape cruciale pour les tapissiers. "Ces tissus sont fabriqués à Lyon. Nous avons deux principaux soyeux qui sont les maisons Prelle et Tassinari & Chatel, qui ont conservé leurs fonds d'archives ; ce qui nous permet, par recoupements, de refaire des tissus tels qu'ils étaient aux XVIIe, XVIIIe ou XIXe. Dans les registres des meubles de la couronne, on retrouve une description du mobilier et du tissu de couverture. Parfois même, les fabricants d'étoffes ont encore des échantillons. Et là, c'est magnifique", confie Jérôme Lebouc, qui caresse des yeux, avec amour, un lampas sublime, destiné à la bibliothèque de Madame du Barry.
Trois mots de vocabulaire
Ramponneau : marteau de tapissier doté d'une panne plate (aimantée pour fixer les clous) et, parfois, d'un arrache-clou à l'autre extrémité.
Semence : petit clou de tapissier, à quatre faces et tête plate, utilisé pour clouer les tissus sur les châssis en bois des meubles à tapissier.
Tapissière : Les tapissières effectuent tout ce qui est travaux de couture, les assemblages de laizes, etc. "On peut être à la fois tapissier et tapissière", sourit Jérôme Lebouc. Ce qui est son cas et celui de son épouse, qui était tapissier au Louvre et est désormais tapissière au Mobilier National.
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