Son enfant lutte pour sa vie mais il doit reprendre le travail: l’épreuve d’un instituteur inspire un projet de loi
Alors que la mère bénéficie de la possibilité de prolonger son congé de maternité si son nouveau-né est hospitalisé, le père (ou le coparent) est dans l’obligation de reprendre le travail après 20 jours. Bram, un jeune instituteur flamand, a raconté sa douloureuse expérience à nos confrères du Het Laatste Nieuws (HLN). Le parti Vooruit (socialistes flamands) vient de déposer une proposition de loi inédite pour mieux protéger les pères concernés.
Fleur Mees
Source: HLN
13 juillet 2026, 15:35Dernière mise à jour: 15:45
Ajoutez-nous à vos favoris Google
Bram (30 ans), enseignant à Bavikhove (Harelbeke), près de Courtrai (Flandre-Occidentale), était tranquillement attablé dans la cuisine à rédiger ses bulletins quand son épouse a été prise de violentes contractions. Elle n’était pourtant enceinte que de 29 semaines de leurs jumeaux. Direction les urgences. Quelques heures plus tard, elle donnait naissance à Jules et César. Bien trop tôt, malheureusement, surtout pour Jules “victime d’un grave AVC”, confie Bram à HLN: “Pendant un moment, les médecins ont même craint qu’il ne soit totalement paralysé du côté gauche”, raconte le jeune père, au bord des larmes.
Inégaux devant la loi
Cinq jours après, son épouse a pu quitter la maternité, mais sans leurs enfants toujours hospitalisés. Le début de pénibles déplacements quotidiens vers l’hôpital de Bruges, à 45 minutes de route. Les deux petits frères prématurés allaient finalement passer trois mois en soins intensifs. Une période intense et anxiogène durant laquelle Bram a subi de plein fouet les inégalités de la législation sur le congé de naissance.
38 semaines contre 20 jours
Une mère qui vient d’accoucher obtient 15 semaines de repos de maternité – au moins une semaine avant l’accouchement et 14 semaines après. Si le nouveau-né doit rester hospitalisé plus de 7 jours, ce congé de maternité est prolongé pour la durée de l’hospitalisation du bébé, jusqu’à un maximum de 24 semaines. Ce n’est qu’une fois que l’enfant rentre à la maison que le congé de maternité de 14 semaines commence à être décompté. Une mère confrontée à pareille situation peut donc bénéficier d’un total maximum de 38 semaines après la naissance.
En revanche, pour le père (ou le coparent), la situation est tout autre. Après 20 jours, le congé de naissance prend fin de manière irrévocable, et ce même si son enfant doit passer des semaines en couveuse ou en soins intensifs. Un choix cornélien se pose: reprendre le travail, prendre un congé sans solde ou consommer prématurément son congé parental. Dans un premier temps, Bram a pu compter sur la compassion de son médecin généraliste qui lui a accordé une interruption de travail pour cause de stress émotionnel aigu. Une solution d’urgence qui lui a permis de préserver temporairement son congé de paternité légal.
Retour au travail
La réalité professionnelle le rattrape néanmoins quand, quelques semaines plus tard, le directeur de son école le contacte, embarrassé. L’établissement peine à lui trouver un remplaçant et sollicite poliment son retour: “Je voulais faire un effort supplémentaire pour mes élèves et mes collègues, j’ai donc repris le travail à temps partiel”, témoigne Bram. Malgré toute sa bonne volonté, ce grand écart entre devoir professionnel et vie familiale s’est rapidement avéré intenable. “Travailler pendant une période aussi critique sur le plan émotionnel est tout bonnement impossible. On essaie tant bien que mal mais on est ailleurs la plupart du temps, on pense à sa femme et à ses enfants”, commente-t-il. “À l’hôpital, l’état de santé des autres bébés basculait du jour au lendemain. Une pensée m’angoissait: que mon téléphone allait sonner d’un instant à l’autre pour me dire de courir à l’hôpital, que le pire venait de survenir.”
Exposition constante aux microbes
Son métier d’instituteur comportait en outre un risque sanitaire direct. “Je passais des journées entières au milieu d’enfants enrhumés, dans un environnement rempli de microbes. Or, le soir, je devais suivre un protocole strict à l’hôpital, avec masque et désinfection, pour pouvoir approcher mes enfants si fragiles. J’avais une peur bleue de les contaminer. Au fond, c’était complètement irresponsable”, déplore-t-il.
14.000 bébés en néonatologie chaque année
La famille de Bram est loin d’être un cas isolé en Belgique. En effet, selon le Centre fédéral d’expertise des soins de santé (KCE), environ 14.000 des 120.000 bébés qui naissent chaque année dans notre pays sont admis en néonatologie et doivent généralement rester hospitalisés plus d’une semaine. Une situation extrêmement complexe dont la députée fédérale Anja Vanrobaeys (Vooruit) s’est inspirée dans une proposition de loi pour combler ce vide juridique: elle appelle à prolonger également le congé de naissance du père (ou du coparent) tant que l’enfant est hospitalisé et à lui accorder la même protection que la mère. À savoir, concrètement, de bénéficier d’un maximum de 16 semaines supplémentaires auprès du nouveau-né, en plus de ses 20 jours légaux. L’élue flamande cherche désormais des soutiens au Parlement pour faire aboutir ce projet.
“Les parents sont placés face à un choix impossible”
“Les parents sont placés face à un choix impossible”, dénonce-t-elle. “Pour chaque parent, c’est une période éprouvante, faite d’heures d’angoisse et de discussions avec les médecins, sans parler de la vue de son enfant sous monitoring constant. On ne peut pas décemment exiger des pères et des coparents qu’ils concilient ces nuits d’angoisse avec le travail, sous peine de perdre inévitablement leur congé de naissance ou leur congé parental”, ajoute-t-elle.
Pas un luxe
Pour le père, ce temps supplémentaire à l’hôpital n’est pas un luxe, mais une nécessité pour exercer pleinement son rôle de parent, estime Bram. “L’époque où la femme s’occupait seule de l’éducation des enfants est révolue depuis longtemps. On est responsable de ses enfants à deux. On a tout simplement envie d’être là”, insiste-t-il. Il regrette aujourd’hui d’avoir manqué ces moments cruciaux en raison de ses obligations professionnelles. “Les médecins recommandent de pratiquer autant que possible le contact peau à peau avec un bébé prématuré. La maman peut offrir cela tout au long de la journée, mais le papa ne peut le faire qu’après ses heures de travail. Je considère qu’on le prive dès lors, dès le départ, de la possibilité de tisser un lien fort avec son enfant”, déplore-t-il.
Alléger la charge de la mère
Bram estime que cette prolongation du congé de paternité en cas d’hospitalisation est également primordiale pour éviter que la mère n’ait à porter toute la charge mentale et physique de cette épreuve, d’autant plus qu’elle doit généralement assumer ses propres traumatismes après un accouchement prématuré. “Mon épouse se posait énormément de questions et nourrissait une grande culpabilité face à la naissance prématurée des enfants. Dans ces moments difficiles, un père et partenaire doit simplement être présent pour épauler sa femme et lui apporter tout le soutien affectif nécessaire”, plaide-t-il.
Et Si Bram a tenté de préserver ses 20 jours de congé de paternité légal, c’était aussi pour une autre raison: il était conscient que les soins et l’angoisse ne prendraient pas fin d’un coup de baguette magique en quittant l’hôpital. “Les premières semaines à la maison ont été tout sauf simples. En plus de son AVC, Jules souffrait d’apnées du sommeil. À plusieurs reprises, nous avons été sur le point d’appeler le SMUR la peur au ventre. Ces 20 jours de congé de paternité sont donc absolument indispensables lorsque les enfants rentrent enfin à la maison après une telle épreuve. Pour moi, prolonger le congé de naissance lors d’une hospitalisation aussi lourde relève de la logique pure et simple”, conclut-il.