Singapour: l'interdiction du chewing-gum, entre contrôle social et obsession hygiéniste
Singapour est réputée pour ses rues impeccables, ses transports publics efficaces et l'application extrêmement stricte de ses lois. Nombre d'entre elles concernent l'hygiène et la propreté, dont la plus célèbre est l'interdiction quasi totale du chewing-gum.
Sur le chewing-gum, la loi singapourienne ne mâche pas ses mots. Le Sale of Food Act indique que « la vente ou la publicité en faveur de la vente de tout chewing-gum est interdite » et le Regulation of Imports and Exports Act rappelle que « l'importation de chewing-gum à Singapour est interdite ». Contrevenir peut vous coûter cher : une amende de 2 000 dollars (1 300 euros) en cas de vente illégale. Et jusqu'à 100 000 dollars (environ 70 000 euros) d'amende et deux ans de prison pour une première infraction sur les importations. Les condamnations sont cumulables.
L'extrême sévérité des autorités singapouriennes à l'égard de ce produit en apparence anodin a beaucoup fait couler beaucoup d'encre lors de la promulgation de la loi en 1992. Les législateurs de la cité-État asiatique expliquaient alors que les insidieux chewing-gums jetés sur la chaussée et collés sur les trottoirs, escaliers, bancs publics représentaient un coût de nettoyage non négligeable et endommageaient les appareils d'entretien. L'un des arguments clés a été les perturbations dans le métro – pannes et retards – provoquées par les chewing-gums collés sur les capteurs des portes.
L'interdiction de 1992 est en réalité la conclusion d'un long conflit dans l'histoire du pays, débuté dès les années 1970. « Les agences techniques de Singapour avaient depuis longtemps identifié le chewing‑gum comme le fléau de toute une série de technologies ; des ascenseurs aux téléphones publics, en passant par les distributeurs automatiques de billets et même les boîtes aux lettres, explique l'historien et professeur Gregory Clancey de la National University of Singapore dans une étude sur la politique hygiéniste de l'archipel. Dans l’esprit des ingénieurs et planificateurs locaux, cette matière était associée non seulement au manque de propreté et au coût du nettoyage, mais aussi à un sabotage de bas niveau. »
« Luddisme de bas niveau »
Engagé dans un vaste projet de modernisation, le jeune État singapourien dirigé par Lee Kuan Yew lance dans les années 1960-1970 des réformes ambitieuses pour transformer cette petite cité portuaire pauvre en centre industriel et financier compétitif. Cette stratégie s’accompagne d’une politique d’urbanisme fortement planifiée, avec pour objectif de faire de Singapour une ville moderne, propre et efficace. Dans ce cadre, de nombreux kampungs et bidonvilles sont détruits, les populations déplacées dans des ensembles de logements sociaux via les programmes du « Housing and Development Board » (HDB). Ces déménagements forcés dans ces nouvelles structures ne font pas que des heureux. Et les premières victimes de cette colère sont les ascenseurs, dont les boutons se retrouvent bloqués par la gomme.
L’« omniprésence de ce sabotage ordinaire suggère que certains membres de cette minorité mécontente ripostaient contre leurs propriétaires, en transformant le chewing‑gum en arme dans une forme de luddisme de bas niveau », analyse le chercheur Gregory Clancey. Les ascenseurs HDB deviennent ainsi des espaces où « entrer, c’était pénétrer dans un espace clos de colère, de désordre et de saleté au cœur d’un monde par ailleurs de plus en plus nettoyé et ordonné », de sorte que « les pièces dont les portes se refermaient automatiquement […] sont devenues des isoloirs pour une minorité en colère de personnes déplacées physiquement ». Le sabotage est vu comme une forme de revanche contre l'État-propriétaire (« landlord State ») qui réorganise leur vie et leur espace.
Les ascenseurs ne sont pas les seules victimes de la pâte à mâcher. Les fentes des distributeurs de billets, apparus au milieu des années 1970, se retrouvent régulièrement bouchées et les téléphones publics qui émergent à la même époque subissent un sort similaire jusque dans les années 1990. On estime alors qu'environ 700 téléphones sont vandalisés par de la gomme chaque mois. L'État y voit la marque d'une jeunesse délinquante. « Les administrations publiques considéraient le chewing-gum non seulement comme une nuisance coûteuse à nettoyer, mais aussi comme une sorte de "plastique" facilement accessible, utilisé par une population jeune, anonyme et gangstérisée », souligne le professeur.
Utopie et discipline sociale
Arme infrapolitique de contestation ou outil de délinquance, le chewing-gum devient rapidement la cible d'un pouvoir qui veut faire avancer la société à marche forcée. Le projet de modernisation de la cité passe par une politique de discipline sociale, et dans ce cadre, le chewing-gum devient un problème. Dans son livre Giants of Asia : Conversations with Lee Kuan Yew, l'écrivain américain Tom Plate relie cette interdiction à une véritable pensée politique. « En tant que chroniqueur invité, j'ai moi-même réfléchi à l'énigme du chewing-gum, mais j'ai fini par comprendre que la tendance à coller les restes de chewing-gum partout était perçue par les autorités comme une attaque manifeste contre l'ambition de Singapour d'être parfaite. »
« Autrement dit, c'était contraire à l'utopie, poursuit Tom Plate. Cela entravait le processus. Pour Lee Kuan Yew et son équipe, cette mauvaise habitude, courante autrefois, était un obstacle majeur au progrès. La solution pour avancer vers l'utopie était simple : interdire tout simplement la gomme à mâcher. » Une première proposition d’interdiction totale émerge en 1983. Le gouvernement avance que le HDB dépense 150 000 dollars par an pour enlever la gomme collée dans les blocs. Le projet est pourtant retardé par crainte d'impopularité. Il faudra attendre dix ans pour voir naître cette réglementation, largement relayée par la presse occidentale au point que le fondateur du Singapour moderne s'en agaçait.
Mais dans un entretien à la BBC en 2000, Lee Kuan Yew assumait pleinement cette approche drastique. « Le résultat, c'est que nous nous comportons mieux aujourd'hui et que nous vivons dans un endroit plus agréable qu'il y a 30 ans. » Contrarié par une remarque du journaliste sur la pâte à mâcher tant honnie, l'ancien leader singapourien rétorque que « coller du chewing-gum sur les portes du métro pour les empêcher de s'ouvrir, ce n'est pas de la créativité. J'appelle ça faire des bêtises ». Avant de se fendre d'une expression désormais devenue célèbre : « Si vous n'arrivez pas à réfléchir parce que vous n'arrivez pas à mâcher, essayez une banane. »
Propreté à tous les étages
Cette interdiction est l'un des aspects les plus connus de la vie à Singapour, mais elle fait partie d'une batterie de lois très sévères sur la question de la propreté, qui surprennent parfois les visiteurs. Dans la ville que ses habitants surnomment « the fine city » – jouant sur le double sens en anglais de « fine » (« belle » ou « amende ») –, il est strictement interdit de jeter des déchets par terre, de dessiner des graffitis, de traverser hors des passages piétons, de cracher par terre, d'éjecter du « mucus nasal » et d'uriner ailleurs que dans des toilettes. Et lorsqu'on use des WC publics, il est obligatoire de tirer la chasse après son passage. Tout cela, comme la vente et l'importation du chewing-gum, est inscrit noir sur blanc dans la loi.
Cette obsession pour la propreté s’explique par un mélange de contraintes sanitaires, d’objectifs économiques et de projet politique. Dans un climat tropical où les déchets peuvent rapidement provoquer des épidémies et des invasions de nuisibles, la propreté a d’abord été pensée comme une mesure de santé publique, puis comme un atout pour attirer touristes et investisseurs en affichant l’image d'une ville‑nation moderne et disciplinée, propice aux affaires. Dès les années 1960, l’État a donc fait de l’hygiène un pilier du récit national : grands plans d’assainissement, déplacement des vendeurs de rue vers des centres contrôlés, campagnes de masse appelant à la responsabilité collective, législation sévère… Pour les experts, la lutte contre la saleté est devenue indissociable de la mise en scène d’un ordre social, où l’espace public doit rester parfaitement maîtrisé.
Depuis un assouplissement en 2004, les gommes qui sont dûment enregistrées comme produits de santé, à visée thérapeutique ou d'hygiène bucco-dentaire et répondant à des critères précis de composition et de prescription, échappent à cette réglementation stricte. Il a par ailleurs toujours été légal d'en consommer, contrairement à ce que certaines légendes urbaines ont laissé croire, et en apporter un petit peu pour son usage personnel dans ses valises n'est quasiment jamais puni. En revanche, mieux vaut éviter de cracher son chewing-gum par terre. Ce serait considéré comme un déchet laissé à l'abandon, et donc une infraction. Mais dans les rues propres de Singapour, vous n'avez pas besoin de faire attention où vous mâchez.