Série "A Better Man" : comment les discours masculinistes se propagent en ligne et pourquoi ils inquiètent
Le masculinisme a cela de paradoxal qu'il prône une masculinité exacerbée, basée sur la force et la domination, mais transpire en même temps la victimisation. Pour preuve, en juillet 2025, un ado français de 18 ans prévoyait un attentat, heureusement déjoué, contre des femmes car il était frustré de rester célibataire. C'est loin d'être le seul acte du genre.
Des attentats ont eu lieu aux USA et au Canada. En France, la Direction générale de la sécurité intérieure (DGSI), qui a suivi et arrêté le jeune homme, indiquait d'ailleurs dans une récente note être particulièrement attentive à la montée du courant incel. "La forme la plus préoccupante du masculinisme", selon la DGSI, et qui présente "beaucoup de points de convergence avec l'ultra droite" et une "potentialité terroriste forte". Incel pour le diminutif anglophone de célibataire involontaire. Ces hommes, jeunes et moins jeunes, qui attribuent leur célibat aux femmes qui les rejetteraient.
De quoi se compose la "manosphère" ?
Mais la communauté incel n'est pas la seule à inquiéter. Marie Serisier est doctorante en sciences du langage et humanités numériques entre l'Université Paris-Cité et l'ULB. Ses recherches portent sur les stratégies d'influence masculiniste en ligne.
Elle a listé les différents courants. "Aujourd'hui ils se matérialisent vraiment en ligne dans ce qu'on appelle la manosphère, et se compose de nombreux groupuscules : les pick-up artists (coach en séduction), les MGTOW (men going their own way, communauté particulièrement toxique qui veut renoncer aux relations avec les femmes), les MRAS (Men's Rights Activists), les pères divorcés…" Toute une galaxie misogyne qui se retrouve en ligne avec ses spécificités et ses codes propres. "Notamment un lexique commun, comme celui de la pilule rouge (tirée de Matrix) et de la découverte de la vérité sur les structures de la société, et ici le fait que les femmes et le féminisme dominent toutes ses échelles."
Business et arnaques
Via les réseaux sociaux, les gourous numériques parviennent à toucher une population jeune. "Elle est plus vulnérable parce que les RS sont une caisse de résonance jamais vue, explique Delphine Langlois, coordinatrice du projet Crush, porté par le CVFE, le CPVCF et Solidarité Femme et formatrice, notamment sur les questions de masculinisme chez les jeunes. Des très jeunes qui vont mal ou qui n'ont pas encore développé leur esprit critique. Et c'est ce public-là que vont chercher les coachs en séduction ou en business, avec des réponses simplistes à leurs problèmes. Mais ce serait une erreur de penser que la montée du masculinisme ne touche pas les adultes." Marie Serisier rebondit : "Il n'y a qu'à voir les pères divorcés qui se réfugient dans la détestation de leur ex-femme et d'un système judiciaire et de pension alimentaire qu'ils considèrent comme leur étant défavorable."
Parmi les personnalités francophones les plus suivies, on peut citer le français Alex Hitchens. Ancien basketteur pro, il s'est mué en coach en séduction et en affaires – pile le créneau cité par Delphine Langlois. Au-delà de ses conseils dessinant sa haine des femmes, il propose des formations à plusieurs centaines d'euros… et régulièrement considérées comme des arnaques.
Le masculinisme n'est donc pas qu'un courant de pensée, c'est aussi un business. Dont s'était fait maître Andrew Tate. Lui a pratiqué le kick-boxing avant de déverser sa haine et d'y voir un moyen de se faire de l'argent via des formations en cryptomonnaie et en relation hommes-femmes. Plusieurs médias américains ont soutenu l'idée qu'il avait participé à l'élection de Donald Trump en 2024, ralliant à lui la manosphère. Tate est aujourd'hui visé par de multiples plaintes aux USA, au Royaume-Uni et en Roumanie, pour agression sexuelle, viol, séquestration, trafic d'êtres humains…

Intersectionnalité des haines
Le mouvement masculiniste s'inscrit au cœur d'une société historiquement patriarcale. Et pourtant, ses adhérents veulent faire passer la période pour une crise de la masculinité. Pour en parler, tant Delphine Langlois que Marie Serisier ont convoqué le chercheur canadien Francis Dupuis-Déri.
"Il montre que ce mythe de la crise de la masculinité, signale la première, qui dit que les garçons ne savent plus comment être des hommes et que les femmes les empêchent d'avoir le pouvoir qu'historiquement les hommes possédaient, a été présent tout au long de l'histoire, même durant l'Antiquité. Ces discours font partie inhérente d'une société organisée de manière inégalitaire. Cependant, on est dans un moment, notamment avec MeToo, où il y a eu une écoute de la parole des femmes et des avancées en matière de droits des femmes et des minorités. Les mouvements masculinistes vont lutter contre cela pour garder les normes établies. Donc c'est à la fois un mouvement inhérent à une société patriarcale et un backlash face à des avancées plus progressistes."
Une sorte d'intersectionnalité des haines, citée par Marie Serisier. "La réassertion de la domination a plusieurs facettes qui s'imbriquent les unes les autres : genre, race, hétérosexualité… Ça sert des discours de droite, voire d'extrême droite, la collusion entre ces milieux est largement documentée."
Un projet de société
On a parlé des violences commises contre des femmes, mais ils existent également pour les personnes qui tombent dedans. "Ce qui est appris aux hommes dans cette idéologie, c'est qu'ils doivent être forts, tout le temps dans la performance, dans une masculinité très dominante…, reprend Delphine Langlois. Ce n'est pas très positif comme représentation. Que ce soit pour eux ou pour les femmes avec qui ils relationnent."
Alors, comment on le combat ? "Il faut commencer par responsabiliser nos gouvernements pour qu'ils contraignent les plateformes qui véhiculent et qui hébergent ces contenus. On ne peut plus accepter que Facebook ou Instagram soient des zones de non-droit. Ensuite, le masculinisme est un projet politique, de société. Donc la seule manière d'aller contre ça, c'est de venir avec un autre projet de société."
Delphine Langlois ajoute que le mouvement est financé par différentes structures qui y voient un intérêt. "Donc encore une fois, si nos gouvernements veulent développer vraiment des politiques pour aller contre ça, il faut venir aussi avec des budgets et avec des politiques pensées et cohérentes." Les autorités et les services de renseignements semblent s'être emparés de la problématique, "longtemps cantonnée à l'académique", de l'aveu de Marie Serisier.
Mais les politiques sont loin d'être irréprochables. En Flandre, le député Vlaams Belang Dries Van Langenhove fait office de tête de gondole. Et le ministre de la Défense Theo Francken aime montrer les muscles. Comme lorsqu'il a mis en avant son taux de testostérone pour se différencier de sa prédécesseure Ludivine Dedonder. Le travail est encore long.
A better man Saison 1 Inédit Vendredi 21 Be Séries 20h30
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