Serge se prépare à une rude bataille pour sauver sa friterie face aux grands fast-foods : "Nous ne nous battons pas à armes égales"
Après avoir conquis les grandes villes flamandes, McDonald's accélère son implantation dans les communes plus rurales. La chaîne exploite aujourd'hui 130 restaurants en Belgique et ambitionne d'en ouvrir au moins 150.
Cette progression ne se fait pas sans heurts. Si certains projets, notamment à Brecht et à Lille, en province d'Anvers, ont été récemment retoqués par la justice, d'autres voient bel et bien le jour malgré l'opposition d'une partie des habitants. Pour leurs détracteurs, McDonald's symbolise une mondialisation qui menace l'identité des communes, leurs friteries, leurs cafés et leur tissu commercial.
Mais la marque américaine est loin de faire l'unanimité… dans un sens comme dans l'autre. À Torhout, en Flandre occidentale, plus de 500 habitants ont signé une pétition en faveur de son implantation. Ils mettent en avant les emplois créés, une offre de restauration plus étoffée et un lieu de rencontre pour les jeunes, notamment en soirée.
Si derrière chaque nouveau projet se joue un affrontement entre deux visions de la ruralité flamande et de sa restauration, c'est aussi l'avenir des petites friteries indépendantes qui inquiète. À Sint-Pieters-Leeuw par exemple, le friturier installé face à un McDonald's se montre pessimiste.
Un restaurant Gault&Millau se transforme en friterie: "Ce n'était pas une décision facile"Chez Sabine et Serge
Ce mardi à midi trente, dans la Fabrieksstraat de Sint-Pieters-Leeuw, en Brabant flamand, la chaleur écrase les façades. Quelques drapeaux belges flottent au vent, rejoints par un lion flamand aux griffes noires. À leurs pieds, la friterie de Sabine et Serge résiste, comme d'autres, à sa manière.
À l'intérieur, un ventilateur tourne sans relâche. Une chaîne d'information défile sur l'écran. Derrière le comptoir, Serge prépare les commandes. Ici, on ferme à 13 h 30, avant de rouvrir à 17 heures. Pas de service continu. Pas d'ouverture jusqu'au milieu de la nuit. Juste le rythme d'un vrai fritkot.
La porte s'ouvre. Noël entre et attend discrètement son tour. À 80 ans, cet ancien catcheur a tenu un café deux rues plus loin.
"Je viens pour voir mon copain, puis pour les frites", sourit-il, en passant naturellement du français au néerlandais. "J'aime leur goût. Les vraies frites belges, ça ne se remplace pas."
Mallory Gabsi dévoile sa nouvelle friterie à Paris: "Ce détail m'a pris la tête longtemps"De l'autre côté du comptoir, Serge parle aussi le français.
Et au fil de la conversation son débit s'accélère, ses phrases deviennent plus tranchantes. L'avenir des friteries indépendantes est un sujet qui le passionne.
Car pendant que de petits établissements ferment, les grandes enseignes du fast-food multiplient les ouvertures, jusque dans les communes flamandes où le fritkot faisait autrefois figure d'institution.
Serge ne se fait donc guère d'illusions. "Cela fait vingt-quatre ans que nous sommes ici, mais nous ne nous battons pas à armes égales", appuie-t-il.
Il prend un exemple. "Pour une grande chaîne, un hamburger coûte environ 17 centimes à produire. Pour nous, c'est près de 50 centimes. Forcément, ils peuvent vendre moins cher. Et puis ils sont ouverts toute la journée. J'en connais un qui sert jusqu'à quatre heures du matin."
"Un coup dur au pire moment" : une célèbre friterie s'en prend à l'ArizonaLe Covid a bouleversé les habitudes
"Avant le Covid, certains clients venaient trois fois par semaine. Aujourd'hui, c'est souvent deux fois. Ils savent que nous avons des heures d'ouverture. Les grandes chaînes, elles, sont toujours accessibles."
L'argument de la qualité suffit-il encore ? Le friturier esquisse un sourire. "Les jeunes ont grandi avec le fast-food. Ils n'ont plus le même rapport aux frites que leurs parents. "Pour autant, il continue à choisir personnellement ses pommes de terre et se rend jusque près de la frontière française pour sélectionner sa marchandise. "Cela fait trente-sept ans que je fais ce métier. La qualité, ça commence là."
Il désigne Noël, qui suit notre conversation et attend patiemment sa commande. "Mes clients les plus fidèles, ce sont souvent des habitués comme lui. Les enfants, eux, alternent : une semaine ici, une semaine au McDonald's, une semaine ailleurs. Les parents continuent à venir pour nos frites. Les jeunes, beaucoup moins."
Un trafic des fricadelles clandestines à destination de la Belgique démantelé dans le nord de la FranceLa bataille sera rude
Le regard de Serge se tourne un instant vers la salle presque vide. "Je suis pratiquement certain que, dans vingt ans, le vrai fritkot n'existera plus. Il faudra se réinventer."
Son constat dépasse le seul cas des McDonald's. L'émergence des enseignes de taille intermédiaire, plus modernes, inquiète l'exploitant. Elles empruntent aux chaînes leurs méthodes tout en conservant l'image de la friterie traditionnelle.
Chez Sabine et Serge, on continue pourtant d'éplucher les pommes de terre et de servir les habitués par leur prénom. Tant qu'il restera des clients comme Noël pour pousser la porte à midi trente, le fritkot tiendra bon. Mais Serge le sait : la bataille est rude, elle est aussi profondément inégale.
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