taraskuzio.com

REPORTAGE. Affaire Jubillar : "On ne leur a pas refilé le bébé"... Pourquoi la découverte du corps de Delphine à Mailhoc n'a pas effacé l'affaire de Cagnac-les-Mines

l'essentiel Une vingtaine de jours après les aveux de Cédric Jubillar et la découverte des ossements de Delphine Jubillar dans un champ de Mailhoc, l'épicentre de l'affaire s'est-il déplacé ? Longtemps placée sous le feu des projecteurs, Cagnac-les-Mines tente de reprendre son souffle. Mais sur place, habitants, élus et commerçants racontent une tout autre réalité. Reportage.

Rue Yves-Montand, le décor semble figé, à un détail près : plus aucun camion satellite, plus de directs improvisés devant la haie, plus de journalistes à chaque coin de rue. Depuis la découverte des ossements de Delphine Jubillar à Mailhoc, à une dizaine de kilomètres de là, l'épicentre médiatique s'est déplacé. Au moins en apparence. Car à Cagnac-les-Mines, l'affaire n'a jamais vraiment quitté les habitants.

La voisine du couple Jubillar accepte de parler, mais les mots lui coûtent. Son regard s'embue presque aussitôt. "Il n'y a pas de mots, c'est d'une violence inouïe. J'ai beaucoup pleuré et je pleure encore beaucoup. Je connaissais bien la famille." Puis le ton se durcit lorsqu'elle évoque Cédric Jubillar. "Lui ? Dès le départ, j'ai compris qu'il n'y avait rien à en tirer."

Une des voisines du couple Jubillar témoigne de la douleur encore très vive après les aveux de Cédric cet été.
Une des voisines du couple Jubillar témoigne de la douleur encore très vive après les aveux de Cédric cet été. DDM - EMILIE CAYRE

Les aveux n'ont rien apaisé. Au contraire. "Ils ont ravivé un traumatisme. Je ne sais pas comment les gens à Mailhoc le vivent, mais moi, je fais encore des cauchemars." Quelques rues plus loin, les voitures passent sans ralentir. Le village de 2600 âmes a retrouvé son calme. Pas son insouciance.

"On aurait fini par se demander comment on avait pu passer à côté"

À la mairie, Patrice Norkowski reconnaît avoir ressenti un sentiment paradoxal au moment de l'annonce de la découverte en dehors de sa commune. "Avec toutes les fouilles qui ont été menées durant des mois, ça aurait été difficile pour nous si on avait trouvé le corps ici. On aurait pu se dire qu'on était passé à côté. On s'en serait voulu."

À lire aussi : TÉMOIGNAGES. Affaire Jubillar : "On va devoir apprendre à vivre avec ce 'si on avait su' qui nous hante"... Quinze jours après, l'émotion ne retombe pas à Mailhoc

Le maire parle d'un "soulagement", sans jamais oublier ce qu'il recouvre. "Ça a été un soulagement de se dire qu'elle n'était pas à Cagnac." Mais il balaie l'idée d'un transfert de cette histoire vers Mailhoc. "Je ne vais pas dire qu'on a refilé le bébé à Mailhoc. Le plus important, c'est qu'il y ait un dénouement. Je pense surtout à la famille qui va enfin pouvoir connaître la vérité."

À Cagnac, les locaux essaient d'avancer tout en sachant que l'affaire restera à jamais collé à la peau de la commune.
À Cagnac, les locaux essaient d'avancer tout en sachant que l'affaire restera à jamais collé à la peau de la commune. DDM - MARIE PIERRE VOLLE

À quelques centaines de mètres, la boulangerie Chez Max ne désemplit pas. Entre deux commandes de baguettes et de chocolatines, les conversations bifurquent presque toujours vers la même affaire. "La lumière n'a pas changé d'endroit", souffle la vendeuse. "Ici, tout le monde en discute encore, surtout depuis les aveux. Cette histoire nous restera collée à la peau."

À lire aussi : REPORTAGE. Affaire Jubillar : "Hier, il y avait quatre voitures"... Pourquoi les gendarmes ont demandé la prolongation de l'arrêté municipal qui interdit l'accès au lieu des fouilles ?

Michèle, venue chercher son pain, ne cache pas sa colère. "Quand je lis ces aveux, je suis dégoûtée. Il essaie d'obtenir une réduction de peine. Dans la vie, il faut payer."

"On aimerait enfin que Cagnac soit connue pour autre chose"

À Saint-Sernin-les-Mailhoc, un hameau de la commune, Jean-Louis, révélé cette année dans "L'Amour est dans le Pré", sourit en évoquant la réputation de son village. Derrière la plaisanterie perce pourtant une vraie lassitude. "Quand on me parle de Cagnac-les-Mines, c'est pour me dire : "Ah, c'est la ville de l'affaire Jubillar." Alors moi, je réponds : "Non, à Cagnac-les-Mines, il y a Jean-Louis de "L'Amour est dans le Pré"."

À lire aussi : TÉMOIGNAGE. Affaire Jubillar : "Personne n'est préparé à vivre ça"... L'agriculteur de Mailhoc redoute les conséquences des nouvelles fouilles sur son exploitation

Son combat est modeste, mais assumé. "J'essaie de redorer l'image de notre petite commune. Notre ville, c'est notre terroir, notre fierté, notre vie. Si je peux aider, je le ferai de toutes mes forces."

À lire aussi : DÉCRYPTAGE. Affaire Jubillar : "Un point crucial pour l'enquête"... Pourquoi les aveux de Cédric se heurtent aux "cris dans la nuit" entendus par les voisines ?

Cette volonté de regarder devant se retrouve aussi dans les locaux de la nouvelle épicerie solidaire, ouverte il y a trois mois. Son président, Denis, préfère parler des 45 familles aidées que d'un fait divers qui a englouti l'identité de sa commune. "On veut tourner la page pour ne plus voir les stigmates laissés par cette affaire. Que ce soit à Mailhoc ou ici, j'en ai rien à cirer. Il est temps qu'on arrête de parler de Cagnac pour Jubillar."

En quittant la commune, une évidence demeure. Les fourgons des chaînes d'information ont peut-être pris la route de Mailhoc, mais dans les rues de Cagnac-les-Mines, personne n'a le sentiment que l'affaire est partie avec eux.