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REPORTAGE. À Torreilles, le village des sables qui défie le temps : ces étonnantes maisons-bulles construites sur la dune sont devenues un modèle d'architecture

l'essentiel Alors que les bulldozers arasent les dernières traces du Bourdigou, populaire village de paillotes en autoconstruction, le promoteur Guy Merlin lance la construction du "village des Sables", plus conforme à la vision planificatrice de la mission Racine d'aménagement du littoral.

Au seuil des années soixante, le Languedoc-Roussillon est perçu, depuis les ministères parisiens, comme un territoire en déshérence, occupé par une monoculture de la vigne traversée de crises. Il a toutefois l'atout de disposer de grandes étendues sableuses et de criques, "inhospitalières et peu accessibles" notent les rapports, connues des seuls autochtones. Misant sur le développement de la société des loisirs annoncée par Joffre Dumazedier ("Vers une civilisation du loisir ?", 1962), la politique gaullienne décide de lui assigner "une nouvelle vocation en le consacrant au tourisme de masse" (Franck Delorme).

Créée en juin 1963, la mission interministérielle d'aménagement touristique du littoral du Languedoc-Roussillon, sous la direction du conseiller d'État Pierre Racine, est à l'origine de l'édification de sept stations balnéaires. Dotée de trois milliards de francs, elle a pour objectif l'accueil d'un million d'estivants sur des "unités touristiques" reliées par des infrastructures routières (A9 et voies rapides). Assèchement des marécages, démoustication et petites résidences balnéaires mises à la portée de la classe moyenne sont au programme.

De "Venise-plage" au "village des Sables"

Dans ce contexte, à deux kilomètres du village viticole de Torreilles, une proposition de l'architecte parisien Jacques Carlu (1890-1976), sobrement intitulée "Venise-plage", envisageait l'aménagement d'un port de plaisance, d'une place centrale bordée de boutiques et d'un village de vacances. Seules les habitations sont finalement construites. 

Sous la houlette de l'omniprésent Guy Merlin, un programme immobilier de 640 pavillons voit le jour sur un terrain de 33 ha, en bord de plage. Comme en Normandie, en Vendée, sur la Côte d'Azur ou dans les Alpes, le constructeur parisien s'est fait le spécialiste de l'immobilier de loisirs avec "vue sur la mer" ou sur les pistes enneigées.

Pour ce projet, l'agence A.D.B.L (Abélanet, Dujol, Bourbon, Lacalm), basée à Perpignan, conçoit un aménagement balnéaire des plus originaux, inspiré par les maisons-bulles de la fin des années soixante et par le vif combat mené, localement, par les derniers résidents du Bourdigou voisin.

Construction du village des Sables à Torreilles-Plage en 1978
Construction du village des Sables à Torreilles-Plage en 1978 DR

"On a marché sur la dune !"

"On a marché sur la dune !" titre avec ironie l'Indépendant, en 1979, au-dessus de la photo aérienne du village balnéaire de Torreilles-Plage. À 200 mètres de la grande bleue s'étale une "surface lunaire" constellée de pavillons circulaires. Depuis 1966 et la construction des premières stations balnéaires (La Grande-Motte, Port-Leucate...), des voix s'élèvent contre la bétonnisation du littoral. Le Carcassonnais Gaston Bonheur, ancien directeur de Paris-Match, dénonce "l'aménagement du pays en vue du tourisme nordique (...). Pour étaler le tapis de sable sous le pied des touristes, on désertifie les villages viticoles". ("L'ardoise et la craie", 1980).

À 2 km, face aux arrêtés d'évacuation du préfet, un collectif milite pour la conservation du village de paillotes comme « témoignage d’une grande valeur culturelle et historique, d’une architecture populaire côtière dont l’origine se perd dans la nuit des temps » (Coll. "Bourdigou, le massacre d'un village populaire, éd. du Chiendent, Vinça, 1979).

Torreilles-plage : Actions de restauration dunaire
Torreilles-plage : Actions de restauration dunaire

Le saviez-vous : "Laisser la nature reprendre ses droits"

Torreilles-plage est un espace naturel protégé placé, depuis 1982, dans le périmètre du Conservatoire du littoral dont l’objectif est de sauvegarder un écosystème soumis à la pression touristique. Six mille personnes fréquentent chaque jour la plage.

Chargé de mission Natura 2000 pour le syndicat mixte Rivage, Julien Robert coordonne l’action des organismes et institutions gestionnaires. Au chevet de la faune et de la flore, il est « VRP en espaces naturels » d’un vaste complexe dunaire de 7 800 hectares, de Salses-Leucate à l’estuaire du Bourdigou.

Les actions publiques coordonnées luttent aussi contre l'érosion littorale qui grignote un mètre de plage tous les deux ans.Torreilles a ainsi retiré, l'hiver dernier, les digues qui perturbaient le mouvement naturel des sédiments. 

L'île verte

En quarante ans, le combat s'est apaisé et "le village des Sables" est, depuis 2025, labellisé "Architecture contemporaine remarquable". En bordure d'un espace protégé par le Conservatoire du littoral, il est "cité comme un exemple d'intégration de bâtiments dans un milieu naturel" précise Michèle François, chargée de protection des monuments historiques.

Vue de l'extérieur, le choix de la courbe préside au dessin des voies d'accès et allées piétonnes. Les 300 petites villas individuelles (40 m²) et 340 villas jumelles (32 m²) sont encloses dans une enceinte circulaire adossée à une butte de sable orientée au nord. Elle a pour vocation de protéger l'habitation de la tramontane et de maintenir une certaine fraîcheur. Couverte d'une végétation méditerranéenne basse, elle masque les habitations formant un îlot vert. Initialement, le règlement de copropriété signalait que les toitures étaient recouvertes de roseaux ; à l'instar des paillotes de pêcheurs du Bourdigou faites de sanils.

L'habitation, composée de deux chambres et d'une salle commune, est "construite en éventail contre le mur nord" (Michèle François) et s'ouvre sur une terrasse que prolonge un jardin arboré de pins et de peupliers occupant la moitié de la superficie. 

En rupture avec l'architecture en hauteur des autres stations balnéaires ou des alignements rectilignes de pavillons, le village des Sables, remarque Michèle François, est resté une expérimentation unique. 

Le blockhaus de Torreilles, inscrit au titre des Monuments historiques depuis 2019
Le blockhaus de Torreilles, inscrit au titre des Monuments historiques depuis 2019 Office du Tourisme Torreilles

Le mur de la Méditerranée

Craignant un débarquement des Alliés en Méditerranée, les Allemands établissent, entre 1942 et 1944, un "Südwall", un "mur de la Méditerranée". De Cerbère au Barcarès, ils échelonnent sur un cordon littoral vidé d'habitants, une série de batteries de marine et des blockhaus. 

Sur près de 500 ouvrages érigés dans les Pyrénées-Orientales, 250 demeurent en place et témoignent de cet aspect méconnu de l'histoire littorale. A l'embouchure de l'Agly, la fortification comporte 14 constructions dont la plus importante est "le blockhaus de Torreilles". Il est le premier blockhaus de Méditerranée à être protégé au titre des Monuments historiques, en 2019.