Qui sera le futur secrétaire général de l’ONU : un 'pape œcuménique' à la tête 'd’une organisation qui souffre' - RTBF Actus
Le poste de secrétaire général des Nations unies est prestigieux mais ingrat. C’est sans doute pour cela qu’on le surnomme "le travail le plus difficile du monde". Mais il est essentiel. "Son rôle est inscrit dans la charte des Nations unies. Il est à la tête d’une administration qui compte près de 38.000 fonctionnaires, commence par expliquer Pierre Bodeau-Livinec, professeur de droit à l’Université Paris Nanterre. Il joue également un rôle diplomatique très fort. Il a des fonctions de médiation lorsqu’il y a des différends ou des tensions entre les Etats (A titre d’exemple, ce mercredi 29 juillet, Antonio Guterres a proposé de relancer les discussions entre les deux Chypre, ndlr). Et puis surtout, c’est lui qui s’adresse aux membres des Nations Unies, notamment aux grandes puissances sur une situation de crise."
Pour faire simple donc, dans un mondial idéal, l’ONU intervient pour régler les différends entre Etats, pour résoudre les conflits et faire respecter le droit international.
Mais aujourd’hui, les conflits se multiplient. Ukraine, Moyen-Orient, l’Est de la République démocratique du Congo, la liste est longue.
Et l’ONU est en crise. "Comme on le sait, les Nations Unies sont dans une situation de crise financière très grave. C’est une organisation qui souffre mais qui a aussi un défaut de crédibilité, poursuit Pierre Bodeau-Livinec. On a du mal à comprendre pourquoi elle n’arrive pas, sinon à résoudre, du moins à être plus influente pour la résolution des grandes crises que l’on connaît actuellement. Et malheureusement, on n’en manque pas."
L’heure est grave
Après deux mandats et dix ans à la tête de l’ONU, Antonio Guterres quitte une institution qui traverse donc une double crise. "Les Nations Unies ne vont pas disparaître au sens où l’organisation ne va pas s’effondrer. Mais l’heure est grave parce que les États sont très en retard dans leurs contributions. On constate également que certains d’entre eux n’ont plus le réflexe de se tourner vers les Nations Unies nécessairement lorsqu’il y a un conflit."
Et le spécialiste du droit international de prendre l’exemple des Etats-Unis. "Donald Trump a créé une espèce d’organisation fantoche, le Board of Peace. Et même si elle a reçu une espèce d’aval un peu incertain du Conseil de sécurité, l’objectif était de contourner les Nations Unies. Le risque, c’est de voir se développer des forums alternatifs, pour discuter des problèmes diplomatiques du monde, qui mettraient les Nations Unies de côté."
Ces pressions financière et politique ont rendu la tâche d’Antonio Guterres particulièrement complexe. "C’est toujours facile de juger, mais il a été confronté à des circonstances extrêmement difficiles. Alors qu’il avait un second et dernier mandat qui donne traditionnellement plus de marge de manœuvre. Donc on aurait attendu qu’il ait une parole un peu plus forte. Il l’a eue, dans certains cas, notamment sur le conflit à Gaza. Mais, on attend d’un secrétaire général qu’il porte cette parole de manière ferme."
A pour souligner la complexité de la tâche, Pierre Bodeau-Livinec utilise une métaphore toute personnelle. "J’ai l’habitude de comparer le secrétaire général à une forme de pape œcuménique ou non religieux, quelqu’un qui n’a pas de pouvoir au sens temporel, au sens terrestre. Il n’a pas de budget propre. Ce n’est pas du tout un chef d’État du monde. Mais c’est un intermédiaire essentiellement, quelqu’un qui fait face à des intérêts divergents d’État, parfois très puissants. Il a une magistrature d’influence. Et c’est pour ça que l’élection qui vient est très importante."
Sept candidats en lice
Sept candidats sont actuellement en lice et espèrent devenir le dixième secrétaire général des Nations Unies (voir infographie). En observateur attentif des relations internationales, Pierre Bodeau-Livinec commente le profil de celles et ceux qui espèrent succéder à Antonio Guterres le 1er janvier prochain.
"Les qualités recherchées sont celles d’être un bon diplomate mais aussi quelqu’un qui a une grande expérience internationale. Ce n’est pas un hasard que parmi les candidats actuels, on ait par exemple une ancienne cheffe d’Etat, l’ex-présidente du Chili, Michelle Bachelet. Elle a été aussi haut-commissaire aux droits de l’homme et a présidé l’ONU Femmes. Elle coche vraiment beaucoup de cases. Et le fait que le nouveau gouvernement du Chili lui ait retiré son soutien, vu la couleur de ce gouvernement (Au printemps dernier, le Chili a élu président le dirigeant d’extrême droite José Antonio Kast, ndlr), ce n’est pas forcément une si mauvaise chose pour elle. Et puis il y a cette volonté très forte d’avoir, enfin, une femme au poste de secrétaire général, puisque ce n’est jamais arrivé."
Mais la course n’est pas gagnée d’avance. Car les pays membres permanents du Conseil de sécurité ont leurs propres critères de sélection. "Ils cherchent une personne qui ne va pas leur faire de l’ombre. Si vous avez une personnalité qui est trop marquée parce qu’elle a pris des positions trop fortes contre l’un des États membres, et notamment l’un des États membres permanents, ces chances sont évidemment amenuisées. Ça rend l’équation particulièrement complexe aujourd’hui, parce qu’il faut trouver quelqu’un qui se trouve à l’intersection des intérêts américains, chinois, russes, et dans une moindre mesure, français et britannique."
D’autres candidats ont leurs chances comme la costaricaine Rebeca Grysnpan, dirigeante de la Conférence de l’ONU sur le commerce et le développement ou l’Argentin Rafael Mariano Grossi, directeur général de l’Agence internationale de l’énergie atomique. Il y a aussi les candidats de dernière minute, à l’image de l’Ougandais Olara Otunnu, ancien secrétaire général adjoint de l’ONU qui a rentré son dossier il y a quelques jours à peine.
Des défis à relever
Dans leurs projets, les candidats disent vouloir renforcer le rôle du secrétaire général : il doit être "la voix de la morale", il doit "remettre l’ONU sur le chemin de l’efficacité", avec lui, "l’ONU doit être de retour à la table dans les scénarios de conflit".
"Antonio Guterres a lancé un plan de rénovation des Nations Unies. Il va falloir continuer cette réforme, ce qui est très difficile. Et puis, on ne va pas revoir les pouvoirs du secrétaire général, ni réformer un Conseil de sécurité paralysé et qui a perdu une bonne partie de sa crédibilité, souligne le professeur de droit de l’Université Paris Nanterre. Ce qu’on attend du prochain ou de la prochaine secrétaire générale, c’est qu’il ou elle investisse son rôle, c’est-à-dire avoir un discours clair sur ce que l’organisation peut accepter ou non. Je rappelle que la charte interdit l’agression armée. Donc on attend du secrétaire général qu’il dise cela au Conseil de sécurité, qu’il dise clairement lorsqu’il y a une agression, qu’il dise clairement lorsqu’il y a un génocide, des menaces de crimes contre l’humanité, etc. C’est cette parole-là que l’on peut attendre. "
Pour assurer la survie financière des Nations Unies, le successeur d’Antonio Guterres devra également convaincre rapidement les Etats de payer leurs contributions.
"L’ONU souffre beaucoup, je ne retire pas ce que j’ai dit. Mais il y a des choses qui fonctionnent très bien aux Nations Unies. Il y a un forum de négociation sur des conventions importantes qui sont discutées actuellement. Il y a la justice internationale qui souffre un peu, mais qui fonctionne quand même pas mal", insiste enfin Pierre Boedau-Livinec. Sans l’ONU, certains Etats n’auraient pas voix au chapitre, comme "l’Alliance des petits Etats insulaires" qui ont réussi à alerter la communauté internationale face aux conséquences du réchauffement climatique.