Pourquoi sommes-nous droitiers ou gauchers ? Une étude propose une nouvelle lecture
Essayez d'écrire votre prénom avec votre main non dominante : le résultat risque d'être nettement moins convaincant. Mais pourquoi cette différence existe-t-elle ? Une explication longtemps avancée veut que la main dominante bénéficie d'un avantage câblé dans le cerveau. Une nouvelle étude publiée dans Proceedings of the National Academy of Sciences (PNAS) propose une autre lecture : notre main préférée ne serait pas nécessairement plus habile au départ. Elle le devient parce que nous l'utilisons davantage.
Préférence n'est pas synonyme d'habileté
Pour comprendre ces résultats, il faut distinguer deux phénomènes. "Il faut vraiment faire la différence entre la préférence manuelle et l'habileté motrice, explique Mickaël Dinomais, professeur de médecine physique et de réadaptation en pédiatrie à l'Université d'Angers et au CHU d'Angers. La préférence manuelle correspond au choix spontané d'une main pour effectuer une tâche. L'habileté désigne, elle, la performance obtenue avec cette main. "
Environ 90 % des humains sont droitiers. Pourquoi cette préférence est-elle aussi fréquente ? La question reste ouverte. Des facteurs génétiques, hormonaux ou liés au développement du fœtus pourraient intervenir. Mais ce n'est pas cette question que les chercheurs américains ont essayé de résoudre. Ils se sont concentrés sur une question plus précise : pourquoi la main préférée est-elle généralement la plus habile ?
C'est l'outil qui fait apparaître la différence
Dans une des expériences de l'étude, les participants devaient atteindre plusieurs cibles avec leurs deux bras, alors que des caméras enregistraient leurs mouvements en trois dimensions. Dans une première condition, ils touchaient simplement les cibles avec la main. Dans une deuxième, un poids était fixé au poignet. Dans les deux cas, les chercheurs ne trouvent pas de différence importante entre les deux bras.
"Quand on va toucher une cible juste avec sa main, c'est un mouvement très simple, explique Mickaël Dinomais. Il y a très peu de corrections à effectuer."
Les choses changent lorsqu'un outil entre en jeu. Les chercheurs fixent une fine baguette de bambou à l'avant-bras et demandent aux participants d'utiliser son extrémité pour atteindre les cibles. Cette fois, le bras non dominant produit des trajectoires beaucoup plus irrégulières.
"L'utilisation d'un outil nécessite un contrôle beaucoup plus complexe de la trajectoire : il faut anticiper sa trajectoire et corriger le mouvement. Des années de pratique avec un stylo, une raquette ou des couverts ont donc pu donner à la main préférée une véritable collection de gestes. Et là, les chercheurs montrent bien une différence entre le membre dominant et le membre non dominant ", souligne Mickaël Dinomais.
Un stylo fixé au coude
Les chercheurs testent ensuite directement l'hypothèse de l'apprentissage. Des volontaires écrivent un "A" et un "8" avec leurs deux mains. Comme prévu, la main dominante est meilleure. Mais ils recommencent avec un stylo cette fois fixé au coude, soit un mouvement jamais effectué par le passé par les participants : une expérience astucieuse d'une simplicité déconcertante.
Si le côté droit pour les droitiers possédait des capacités intrinsèquement supérieures, le coude droit devrait malgré tout conserver un avantage. Or ce n'est pas le cas : les deux coudes produisent des tracés de qualité comparable. Et ce n'est pas tout : une seconde expérience va plus loin. Des participants sont entraînés à écrire avec un seul coude. Après plusieurs milliers de caractères, le côté entraîné progresse nettement, qu'il soit droit ou gauche pour les droitiers.
"Si je suis droitier mais que j'entraîne ma main gauche à faire une activité et que je n'entraîne pas du tout ma main droite, après l'entraînement ma main gauche peut devenir meilleure que ma main droite, résume Mickaël Dinomais. Cela montre que l'habileté motrice s'entraîne et qu'elle ne dépend pas du fait que le membre soit dominant ou non dominant. "Somme tout, c'est donc la pratique qui construit progressivement la supériorité d'une main !
Nadal, un droitier devenu gaucher
Un exemple illustre parfaitement ce phénomène : Rafael Nadal. Le champion espagnol est droitier dans la vie quotidienne, mais joue au tennis de la main gauche. Selon son oncle et entraîneur Toni Nadal, il utilisait les deux mains enfant avant d'être orienté vers la gauche pour le tennis.

"Rafael Nadal est probablement droitier de préférence, mais sa main gauche est beaucoup plus habile au tennis parce qu'il a été entraîné avec cette main, explique Mickaël Dinomais. La raquette est un très bon exemple : c'est un outil, et il a construit une énorme habileté motrice du côté gauche en la pratiquant."
Une personne peut donc avoir une préférence générale pour un côté et développer une compétence exceptionnelle avec l'autre si son histoire d'apprentissage l'y conduit.
Une piste pour la rééducation
Cette plasticité est particulièrement intéressante en rééducation neurologique. Après un AVC, par exemple, une personne peut perdre l'usage efficace de sa main dominante. Les thérapeutes peuvent alors lui apprendre certaines tâches avec l'autre main.
"C'est un peu contre-intuitif parce que les patients disent souvent : 'J'étais droitier, je ne vais jamais y arriver avec ma main gauche'. Mais en fait, avec de l'entraînement, ils y arrivent très bien ", raconte Mickaël Dinomais. L'étude renforce donc l'idée qu'une compétence motrice peut être reconstruite indépendamment du côté habituellement préféré.
Le mystère de la préférence reste entier
Reste une énigme que les chercheurs n'ont pas résolue : pourquoi préférons-nous une main plutôt que l'autre ? "L'étude ne remet pas en cause l'existence d'une préférence manuelle, qui pourrait avoir des composantes biologiques. Elle montre surtout que préférence et habileté ne sont pas nécessairement la même chose. Et si une main devient meilleure, ce n'est donc pas parce qu'elle était destinée à l'être, mais parce qu'on lui a donné, depuis l'enfance, davantage d'occasions de le devenir ", conclut Mickaël Dinomais.
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