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Pour la sortie de son dernier livre, Philippe Jaenada dévoile les secrets de ses romans d'enquêtes : “Je suis avocat de la défense”

Sur la couverture, il est écrit “roman” mais, en deux heures de conversation, Philippe Jaenada n’utilisera jamais le mot pour décrire ses livres. C’est qu’il a inventé un genre, improbable et irrésistible. Il part d’un fait divers ancien, rouvre le dossier de police, examine les constatations, les témoignages, les hypothèses pour aboutir à ses propres conclusions.

Au passage, il aura redressé quelques mauvaises réputations et raconté comment la société condamne bien avant que la Justice ne rende son verdict. Ce serait grave, si ce n’était si amusant, plein de digressions et de considérations sur la vie, surtout la sienne.

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Louise Cansot, un mystère vieux de près de 80 ans

L’inconnue du quai de Javel prolonge ce charme. Le 6 septembre 1949, on trouve le corps abandonné de Louise Cansot, qui se révélera avoir été le modèle le plus portraituré de l’époque. Le commissaire Pinault cherche, mais sans insister, la jeune femme n’en vaut pas la peine. Pas de coupable donc, jusqu’à ce que Philippe Jaenada et Jules Maigret s’en mêlent. Car l’écrivain s’est dit que, le temps de l’élaboration du livre, en écho à sa propre enquête, il lirait et citerait abondamment 74 des 75 Maigret (le dernier est pour ses vieux jours).

Contre toute attente, depuis une dizaine d’années et particulièrement depuis La Serpe, prix Femina 2017, ses gros romans sont de gros succès. Les gens aiment ses livres, peut-être parce que Jaenada aime les gens. Mais il a d’autres secrets de fabrication…

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En quête d’enquête

“Pour mes livres, j’ai besoin de faits divers. Il me faut des personnages, un contexte, un décor, une époque. Ce qui m’obsède, c’est la réalité. En tant que narrateur qui raconte sa petite vie, je m’autorise quelques arrangements pour être plus drôle. Mais pour les personnages de l’histoire, tout est vrai au détail près.”

Le bel emballage

“Il faut que les livres soient vrais, mais il faut aussi que les gens aient envie de les lire. Pour cela, j’ai des méthodes. Il y a l’enquête policière, le suspense, mes parenthèses et quelque chose qui unit tout ça. Les références à Maigret ici, le tour de la France dans La désinvolture est une bien belle chose…”

Jouer à Columbo

“Louise Cansot qui passe pour une femme légère a été assassinée et on n’a pas trouvé le coupable. Le dossier contient des suspects. Je vais pouvoir faire mon Columbo. Mais il me faut aussi des thèmes “accessoires”, qui en réalité comptent beaucoup. Quand j’écris, je ne fais que ça, sept jours sur sept, du matin au soir. Je serais incapable de consacrer deux ans à quelqu’un qui ne me remue pas.”

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Les femmes d’abord

“Je suis touché par les gens injustement maltraités. À cette époque-là, ce sont souvent des femmes. Il leur en fallait surmonter des choses pour avoir une vie comparable à celle des hommes. Une Bretonne de 16 ans envoyée seule à Paris, c’est représentatif de ce qui se passait alors partout en France.

Que Louise ait eu un enfant de père inconnu est un autre élément clé. Si on n’était pas mère au foyer à 20 ans, on tombait enceinte dès qu’on clignait des yeux. À partir de là, c’était l’horreur de l’avortement clandestin, j’en parle beaucoup dans le livre, ou bien on se retrouvait avec un enfant et c’était fini. Je n’écris pas : “c’était difficile pour les femmes en 1949, ça l’est toujours”. Mais je voudrais qu’on s’en rende compte.”

La vie des autres

“Certains passent des heures à observer les oiseaux. C’est beau, mais les gens dans la rue, c’est quand même autre chose… La source est inépuisable. Et si vous consultez les journaux des années 20 ou 30, vous trouvez chaque jour un article qui pourrait devenir un livre. Parfois, c’est un encadré banal : un amoureux tue sa fiancée et se suicide. Mais derrière, il y a des forces profondes, des douleurs, des espoirs déçus.”

Prestidigitation

“Le livre fondateur, c’est Le Pull-over rouge (1978). Je le lis adolescent et je suis dévasté. Je refuse l’injustice. J’ai exploré l’affaire bien plus tard et compris que Christian Ranucci a tué cette petite fille, contrairement à ce que Gilles Perrault a fait croire à la France entière. Son livre a été essentiel à l’abolition de la peine de mort et, aujourd’hui encore, tout le monde vous dira qu’on a guillotiné un innocent de 22 ans. Perrault n’a pas menti, mais il a raconté son histoire en dirigeant l’attention du public comme dans un tour de magie.”

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Avocat de la défense

“J’ai passé des mois à chercher qui était le père de Nathalie. J’ai trouvé. Mais est-ce la vérité ? Mes livres reconstruisent une vérité possible. Parfois, elle est plus proche de la fiction que de l’histoire. Je n’invente pas, mais je vais vers ce qui peut réhabiliter mon personnage. Je suis avocat de la défense. Je fais mon plaidoyer et le lecteur juge.”

Ses fantômes

“Sans L’inconnue du quai de Javel, Louise Cansot serait un nom dans un dossier. Maintenant, elle a une existence littéraire. Des gens vont la pleurer, la comprendre, la juger. S’ils ne la perçoivent pas comme une “sale bonne femme”, mais comme une femme de son époque, avec ses contraintes, ses choix limités, sa douleur, alors le livre aura été utile. Mes personnages sont des fantômes auxquels je donne un corps. Parfois, la nuit, je me réveille et je pense à eux, à Bruno Sulak ou Pauline Dubuisson (La Petite femelle). Ils me sont plus réels que des voisins.”

Un mystère sans solution

“Je vais continuer à lire de vieux journaux, à écouter les gens au comptoir, à me demander qui était cette femme ou cet homme oublié. C’est un métier étrange, pas toujours joyeux. Mais c’est ma façon de vivre et de dire : j’ai essayé de comprendre. Si quelqu’un, dans cinquante ans, se demande qui était ce Jaenada, je serai devenu, à mon tour, un fait divers. Un mystère sans solution. Et ce sera très bien comme ça.”

LIVRES

Roman

L’INCONNUE DU QUAI DE JAVEL

Philippe Jaenada

Flammarion, 528p.

couverture L'inconnue du quai Javel
couverture L'inconnue du quai Javel ©Flammarion

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