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"Des fois, il se lève en disant qu'il a rêvé d'une touche" : Jean Thomas, dévotion et homme passion

Jean Thomas, deuxième ligne et capitaine de Colomiers – Il a vécu en début de saison son 200e match en professionnel, et cela avec un seul club. Celui dont il porte les couleurs depuis l'âge de six ans. Portrait d'une exception dans le rugby professionnel.

Il fait en quelque sorte partie des murs : Jean Thomas, à Colomiers, c'est un peu comme une partie du centre sportif de Michel-Bendichou. Se rendre dans l'institution de la banlieue toulousaine, c'est la quasi-certitude de croiser la grande carcasse du joueur dont la première licence au club remonte à ses six ans. Lors du premier entraînement sur le synthétique flambant neuf du terrain d'honneur, le 30 août dernier, les blessés n'étaient pas spécialement attendus. Pourtant, Jean Thomas, touché à un ischio, était bien là. Ce qui résume bien le personnage.

Colomiers a une place spéciale dans son cœur

C'est ainsi un paradoxe de l'avoir vu célébrer sa 200e rencontre en professionnel, cap hautement symbolique, à l'extérieur au début de la saison. C'était à Chanzy (défaite 38-26), trois jours plus tôt. « C'est un des rares à atteindre ce score avec un seul club, félicite son compère de la deuxième ligne Maxime Granouillet. On le voit, dans le rugby moderne, ça bouge énormément. Ça montre tout l'attachement qu'il a et toute la confiance que lui rend aussi le club. » « J'ai eu la joie d'évoluer à ses côtés comme coéquipier, rappelle Aurélien Béco, désormais entraîneur des avants. Et le fait d'avoir une autre relation avec lui ne m'empêche pas de reconnaître toute sa qualité humaine et son travail. Ses deux cents matchs n'ont rien d'usurpé, il les doit beaucoup à ce qu'il a produit, ce qu'il est en train et ce qu'il va encore produire. » « C'est assez rare et c'est franchement très beau, salue de son côté son entraîneur principal Florian Nicot, qui fut son coéquipier cinq saisons durant. Mais au-delà des chiffres, même s'ils sont impressionnants, ce qui nous marque c'est surtout l'homme. Il est tellement facile à côtoyer car c'est quelqu'un qui donne tout pour son club. »

Un amoureux de son club

Marie Couronne, sa concubine, ne peut que confirmer : « Colomiers a une place spéciale dans son cœur. Il fait tout pour le club. Il y tient beaucoup. Effectuer toute sa carrière à Colomiers, c'est à la fois sa plus grande fierté et son vœu ultime. Il en est tellement heureux. Cette loyauté incroyable est presque incompréhensible. » Parce que les opportunités étaient là mais il les a systématiquement balayées d'un revers de la main : « Il y a eu des moments difficiles où il aurait pu aller chercher ailleurs. Mais il n'a jamais été attiré, même si c'était le Top 14. Il voulait tellement faire toute sa carrière à Colomiers... »

Et cette affection, non seulement pour son club mais plus globalement pour son sport, est tellement ancrée qu'elle s'immisce jusque dans son inconscient : « Il revoit les matchs dès le retour de la bodega ou dans le bus avec l'analyste, deux autres fois plus tard, les étudie jusqu'au bout des doigts... Il pense rugby toute la journée et il en rêve, même. Je n'aurais jamais imaginé quelqu'un dire autant : « J'ai rêvé du rugby cette nuit. » Il rêve de ses journées, de ce qu'il va faire, de comment il peut gérer un problème... Des fois, il se lève en disant qu'il a pensé à une touche. »

On vient le sonder pour avoir les idées sous-jacentes des coachs, la façon dont il faut aborder ci ou ça... C'est une tombe. Il ne trahira jamais les confidences.

Alors forcément, son dévouement ne passe pas inaperçu au niveau du staff, qui ne peut qu'apprécier cet état d'esprit. « Son investissement pour l'équipe sur et en dehors du terrain est réel et profond, remarque Yann Kergourlay, qui l'a vu pointer le bout de son nez dans le groupe pro il y a douze ans. C'est un investissement de tous les instants. » Au point qu'il faille « réguler » un peu ce tempérament. « Sa venue pour le premier entraînement sur le synthétique, ça n'est pas calculé, c'est spontané. C'est en lui, il avait juste envie d'être là, poursuit le directeur sportif. Mais ce type de joueurs, sur lequel tu peux vraiment t'appuyer, il faut aussi savoir les préserver. » Il faut dire que Jean Thomas ne lésine pas sur les efforts : « Cette belle preuve de fidélité et de longévité masque aussi tout le travail invisible pour rester performant, sait Aurélien Béco, une décennie à fouler la pelouse de Michel-Bendichou. Il est sans cesse dans la préparation pour maintenir ses standards. Ça en dit beaucoup sur l'homme et les valeurs qui l'animent. » En effet, si le diable se cache dans les détails, cet ingénieur des systèmes en a bien conscience : « Sur le papier ils ont des jours off mais « Jeannot » fait toujours de la muscu, même 9 h-13 h. Et les fois où ils finissent un peu plus tôt, il y a toujours des réunions des leaders ou avec les coachs, constate Marie Couronne. De même, les vacances ou les vrais week-ends sont rares car il y a toujours quelque chose : un repas des avants, un repas d'équipe... » Autant d'engagements que ce joueur collectif n'imagine pas zapper. Et encore, celui-ci s'est retiré récemment de la présidence de l'association des joueurs. Pour autant, il ne l'a pas quittée puisqu'il en est désormais le trésorier... « Son implication est celle d'un leader de jeu, d'un capitaine mais aussi celle d'un joueur formé au club qui y donne tout son temps. Et parfois trop. Personnellement, j'essaie de réduire certaines demandes auprès de Jean car il dit oui à tout », insiste Yann Kergourlay.

Exemple et accompagnement des jeunes

C'est ainsi logique que son profil fasse autant l'unanimité. À l'issue de la réception de Provence rugby (3 septembre, 13-18), il s'est vu remettre par le président Alain Carré le maillot domicile de cette année, floqué « 200 ». Et l'accolade du dirigeant était sincère, tant il l'estime : « Par rapport à l'environnement des jeunes, c'est un exemple idéal. Même depuis les bureaux on peut le voir : plein de joueurs lui demandent des trucs. Il est toujours proche des mecs. » Une posture bien loin de la "guéguerre" intergénérationnelle et de la peur d'obsolescence. Posture qu'il adopte depuis longtemps, lui qui se rangeait dans la catégorie des « anciens » dès l'âge de 27 ans. « C'est un peu la fibre de chacun, si tu as envie de partager ou pas avec les plus jeunes, observe Maxime Granouillet, de deux ans son aîné. Et lui est un vrai gentil, bienveillant, il accompagne les jeunes dans leur construction. » L'exemple récent le plus marquant est sans doute celui d'Alexandre Ricard, deuxième ligne conseillé par son capitaine au fil des saisons dans le groupe pro, avant de partir à l'été 2023 à l'UBB. « Quand les jeunes montent, il faut aussi les accompagner, disait-il à l'époque. Personnellement, en ayant connu la formation columérine, je suis fier de pouvoir transmettre un peu de ce que j'ai reçu. » Et ça n'est pas rien puisqu'il a connu « toutes les strates du club et a été dirigé par d'illustres entraîneurs tels que José Osès », rappelle Yann Kergourlay. « Au-delà du bon élève, j'ai toujours dit que c'était le gendre parfait. Il coche toutes les cases. Je lui ai dit de se calmer quand même, car il prend de l'âge, se marre Granouillet. Mais la vérité, c'est que c'est son carburant. Tout ce qu'il fait, il le fait à 200%. »

Et ça va jusqu'à jouer le rôle de confident des joueurs, quelles que soient leur génération ou leur situation. « Mine de rien c'est l'interlocuteur de tous les nouveaux, même les étrangers car Jeannot est là depuis le plus longtemps, il connaît tout le monde et il parle très bien anglais, raconte celle qui fut elle-même joueuse de Colomiers jusqu'au printemps dernier. C'est lui qui va t'aider et tout faire pour toi. Et même les discussions un peu compliquées d'ailleurs... On vient le sonder pour avoir les idées sous-jacentes des coachs, la façon dont il faut aborder ci ou ça... C'est une tombe. Il ne trahira jamais les confidences. Sa loyauté passe avant tout le reste. » Et elle n'est pas incompatible avec son ambition, qui ne s'arrête pas là. « Dans sa tête, il est loin d'avoir fini, révèle-t-elle. Il vient à peine de passer la 200e qu'il vise la 250e, si ce n'est plus. Et je lui souhaite ! » « C'est une chance pour nous d'avoir un joueur comme ça, exprime Florian Nicot. J'espère que le club pourra compter sur lui le plus longtemps possible, et que lui puisse prendre du plaisir le plus longtemps possible. »

Digest

Né le : 10 mars 1994 à Toulouse (Haute-Garonne)

Mensurations : 1,94m, 113kg

Surnom : Jeannot

Poste : Deuxième ligne

Clubs successifs : Colomiers (depuis 2000)

Palmarès : vainqueur du grand chelem avec les Bleuets (2014).

Une maturité étonnante dans ses jeunes années

Même s'il n'en parle que très peu, Jean Thomas a remporté le grand chelem 2014 avec les Bleuets du capitaine Alldritt, Serin et Cros. D'ailleurs, Aurélien Béco y voit un parallèle : « C'est la même génération et j'y vois beaucoup d'un François Cros : exemplaire, à la pointe du travail et du combat, et sensible au bien-être et à l'équilibre d'un groupe. » « Il est fier de ce qu'il a fait à cette époque-là », pointe Marie Couronne. À Colomiers, il éclot la même année dans le groupe professionnel, grâce à l’œil de Philippe Filiatre, qui l'avait eu dans les catégories jeunes. « C'était un joueur déjà très mature. L'incarnation du sérieux et de la volonté, dans tout ce qu'il fait », applaudit celui qui entraînait la une avec Bernard Goutta. L'actuel directeur sportif de l'association se souvient : « Il était déjà dans les capitaines, et de ceux qui se sont construits sans l'aide d'éducateurs. Jonathan Dufort, qui nous arbitrait, était venu me voir pour me dire : « Vous avez un capitaine extraordinaire. » Ça en dit long. »