Pierre Arditi : « La mort ne m’effraie pas, elle m’emmerde, c’est tout »
Pierre Arditi avec le « Jeune homme. Autoportrait », peint par son père, Georges Arditi, en 1938. Le 7 septembre, au théâtre Édouard-VII.
© Eric Garault / Paris Match
Pierrick Geais 26/09/2026 à 07:52, Mis à jour le 26/09/2026 à 08:08
Le comédien reprend « Le père », pièce à succès de Florian Zeller. Un rôle qui lui rappelle son propre géniteur, le peintre Georges Arditi, atteint d’Alzheimer à la fin de sa vie.
Alors que le rideau venait de se lever, Pierre Arditi a cru halluciner. Assis au deuxième rang – « Seuls les trois premiers sont visibles depuis la scène. Pour les suivants, on ne voit que des ombres », précise-t-il –, son père était là, qui l’observait. « Je n’ai pas arrêté de jouer, mais je ne pouvais pas m’empêcher de le regarder du coin de l’œil. J’étais troublé. Puis au moment du salut, quand la lumière s’est rallumée, évidemment, ce n’était pas lui. » Pour cause, il était mort quelques années plus tôt. Ce récit nous saisit d’un frisson. Si Pierre Arditi se défend d’être croyant, il émane parfois de lui un je-ne-sais-quoi de mystique. Ce père, disparu en 2012, il le convoque désormais pour interpréter, sur la scène du théâtre Édouard-VII, un vieil homme qui perd le sens de la réalité, dans cette pièce de Florian Zeller saluée, en France comme à l’étranger, comme l’une des meilleures de notre époque.
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Paris Match. Dans “Le père”, vous incarnez André, qui perd la mémoire face à sa fille, jouée par Isabelle Carré. Ce rôle est-il particulièrement douloureux à jouer ?
Pierre Arditi. Quand j’avais vu cette pièce, à sa création, avec Robert Hirsch – un de mes héros d’adolescence –, j’en étais sorti en larmes. J’avais prévenu Florian Zeller que je voulais absolument en être s’il la remontait. Aujourd’hui, alors que ma vie arrive dans ses derniers lacets, on ne peut pas dire que ce rôle ne soit pas douloureux, en effet. Mais cette pièce n’est pas seulement sombre, il y a des passages drôles tant le personnage [qui est atteint d’Alzheimer, NDLR] se crée son propre monde. J’ai connu ça avec mon père, qui, à la fin, m’assurait qu’Elizabeth II arrivait dans sa Rolls pour lui acheter un tableau. Il ne fallait surtout pas le contredire au risque de le perturber. Je n’avais pas d’autre choix que d’entrer dans son monde. Mon père ne se souvenait pas d’un rendez-vous qu’il venait d’avoir mais pouvait réciter une comptine apprise dans l’enfance.
Vous êtes donc devenu le père de votre père à la fin de sa vie ?
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C’est souvent ainsi… La vie des parents s’allonge jusqu’à ce que l’on doive les prendre dans nos bras, les protéger, leur raconter des histoires comme ils nous en racontaient quand on avait 5 ans. Mon père était comme un enfant supplémentaire pour moi. Il y a quelque chose de bouleversant là-dedans, car on préférerait qu’il reste flamboyant jusqu’au bout. Surtout quand il a eu une telle importance dans sa vie. J’ai toujours dit que mon père avait fait l’artiste que je suis et que ma mère avait fait l’homme.
Quel premier souvenir avez-vous de lui ?
Quand il me promenait à l’arrière de son vélo dans un petit panier. J’avais l’impression de traverser le monde avec lui. À mes yeux, il était le plus fort, alors qu’en réalité il était fin. Il savait parler aux enfants, les emmener dans des contrées où ils s’illuminaient. Peu de parents en sont capables. Je l’admirais énormément. Je crois qu’il était profondément atypique : ça me plaisait d’avoir père qui ne ressemble à aucun autre.
Mais il était aussi autoritaire ?
Il avait son caractère. Je l’entendais parfois détruire des toiles parce qu’elles ne lui plaisaient pas. Il détestait les bourgeois qui achetaient ses tableaux pour les accrocher au-dessus de leur canapé. Mais il n’était jamais autoritaire avec nous, ses enfants. Il nous chérissait, au contraire.
Avec le temps, vous lui ressemblez ?
Déjà physiquement, notamment avec un mimétisme dans la bouche. Et aussi dans le caractère. Je râle de plus en plus. Hier soir, je me suis encore surpris à rouspéter devant le journal télévisé. Ma voix est devenue à peu près comme la sienne.
Et vous, quel père avez-vous été ?
Pas assez bon. Ma première femme et moi avions la vingtaine quand notre fils est né. À cette époque, on voulait être acteurs, donc ça exigeait du temps pour se fabriquer. Notre fils a été beaucoup ballotté, chez des grands-parents exemplaires, heureusement. Ce manque a mis des années à se combler, je me suis rattrapé sur le tard. Quand mon fils est devenu peintre, à l’instar de son grand-père, il a compris que nos vies n’étaient pas comme celle des autres.
Lui avez-vous alors présenté des excuses ?
Il n’y avait pas de faute ! Ce métier demande des sacrifices, je le lui ai donc simplement expliqué. Maintenant, il y a prescription. Je vais encore dîner avec lui ce soir.
Auriez-vous aimé vous rattraper avec un second enfant ?
Pas pour me rattraper… Quand j’ai rencontré ma femme actuelle, Évelyne Bouix, je lui ai demandé un enfant, ce qu’elle a refusé au début. Dix ans plus tard, elle avait changé d’avis, mais j’estimais alors être trop vieux. Depuis, je l’ai amèrement regretté, car 50 ans, de nos jours, ce n’est pas si âgé. Notre enfant aurait 30 ans, ce serait très bien…
Pierre Arditi
© Eric Garault / Paris Match
Savez-vous pourquoi votre fils n’a, lui, pas eu d’enfants ?
Il est séduisant, a beaucoup de succès avec les femmes et n’a jamais voulu s’enfermer dans une structure familiale. Il préfère être libre.
Craignez-vous de développer la maladie d’Alzheimer à votre tour ?
J’arrive à un âge où elle pourrait en effet se présenter. Il existe désormais un test qui permet de déterminer si vous l’aurez un jour ou s’il y a du moins un risque. Inutile de vous dire que ce test-là, je ne le ferai jamais. Je ne veux pas savoir ! Est-ce que ma mémoire s’émousse ? Pas plus que celle de certains de mes collègues plus jeunes. J’ai parfois du mal à retenir les noms propres, mais mon médecin m’a rassuré : neuf personnes sur dix sont atteintes du même mal.
Vous retenez toujours aussi facilement vos textes ?
Au théâtre, la mémoire s’entretient comme un muscle. Moi, je fais beaucoup de gonflette, sinon tout s’affaisserait.
À quelle période de votre vie aimeriez-vous retourner ?
Peut-être à la quarantaine, là où tout s’est joué pour moi. Mais l’espace d’un instant, pas plus. En revanche, je me désole d’avoir moins de temps devant moi pour faire ce que je voudrais faire. Rien d’extravagant, mais des choses toutes simples comme descendre dans la rue, boire un café, regarder les gens passer… La désolation vient du fait que ce merveilleux-là, à un moment ou à un autre, va disparaître. C’est le juste retour des choses. J’ai vécu plusieurs vies, comme beaucoup d’acteurs. Et quand je vois des spectateurs qui, au théâtre, me regardent comme si j’avais 40 ans de moins, cela ressemble déjà à l’éternité.
Êtes-vous parfois nostalgique ?
Je l’ai toujours été, dès l’enfance. J’avais 7 ans quand j’ai connu mon premier amour avec une jeune fille, en vacances en Normandie. Lorsqu’elle est rentrée chez elle, j’étais désespéré. J’ai passé des semaines à me replonger dans ce que nous avions vécu.
Pourquoi préférez-vous le théâtre au cinéma ?
Déjà parce que je n’aime pas me voir jouer. Puis, comme le disait un de mes maîtres, Jean-Louis Barrault, je préfère “faire l’amour dans mon lit que par correspondance”. Michel Bouquet avait une phrase tout aussi importante : “N’oubliez jamais que le public ne vient pas pour vous voir jouer, il vient pour jouer avec vous.” J’aime ce partage, que l’on construise l’histoire ensemble. Même si j’ai toujours adoré tourner, il faut attendre des mois avant que le film sorte en salle. À ce moment-là, il ne vous appartient plus, vous êtes passé à autre chose.
Vous dites souvent : “Sans le théâtre, je meurs.” Alors, mourir sur scène serait le scénario idéal ?
Le théâtre est ma bonbonne d’oxygène, en effet, mais il n’y a jamais de scénario idéal quand il s’agit de mourir. C’est une punition à laquelle nous n’échappons pas. Même quand on veut tordre le cou à la grande faucheuse, elle finit par avoir le dessus. Mais, vous savez, la mort ne m’effraie pas, elle m’emmerde, c’est tout.
Peut-être parce que vous l’avez déjà côtoyée quand, à 28 ans, vous avez tenté de mettre fin à vos jours ?
Cette fois-là, je ne me suis rendu compte de rien, vous savez. Plus tard encore, sans vouloir vraiment me donner la mort, j’ai eu quelques petites alertes… Si j’avais dû partir, je serais parti. Ces expériences, je les mets dans ma valise d’acteur, avec ce que j’ai vécu, ce que je vis et ce que je vivrai encore. C’est là-dedans que je viens puiser pour jouer.
Cela vous agace-t-il que les gens s’enquièrent constamment de votre état de santé depuis vos malaises sur scène en 2023 ?
Non, ça veut dire qu’ils sont sensibles à ce qui m’arrive. J’ai reçu énormément de messages, c’était merveilleux. Ils prennent de mes nouvelles parce qu’ils veulent que je continue à leur faire plaisir en jouant. Qu’est-ce que je peux espérer de mieux ?
Faites-vous ce métier pour être aimé ?
J’ai fait ce métier parce que j’avais envie qu’il m’aime et que je l’aime. Grâce à Dieu, je n’ai pas raté mon coup. Donc je suis reconnaissant à toute une partie de la population de mon pays qui me fait régulièrement savoir qu’elle m’aime bien.
Cet accident vous a quand même contraint à modifier votre hygiène de vie. Vous, le bon vivant, vous buvez moins, ne mangez plus de chocolat ?
J’ai arrêté un certain nombre de choses. Je ne fais pas attention à la vie, mais je fais attention à ma santé, pour que justement la vie continue.
Quels sont vos regrets ?
Je ne crois pas en avoir. Je regrette peut-être de ne plus voir mes parents. Bien que j’aie toujours pensé que je les recroiserais un jour au coin d’une rue. Je ne suis pas croyant, à part quand je pense à eux. Je regrette aussi de pas avoir été Alain Delon, car en plus d’être excellent acteur, il était merveilleusement beau.
« Le père », à partir du 24 septembre, au théâtre Édouard-VII (Paris IXe ).
© DR