Patrimoine. Succès du tourisme dans les lieux du pouvoir : « Entrer, c’est transgresser l’interdit ordinaire »
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Succès du tourisme dans les lieux du pouvoir : « Entrer, c’est transgresser l’interdit …
L’intérêt pour les visites dans les lieux de pouvoir et les institutions est quasi universel et va crescendo, constate Rémy Knafou, professeur émérite à l’université Paris 1 – Panthéon Sorbonne. Mais ces “portes ouvertes” au grand public ne sont qu’une ouverture de façade, estime l’universitaire.
Propos recueillis par Christine Beranger -
Aujourd’hui à 07:35
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L’Élysée, Matignon, l’Assemblée nationale et le Sénat font toujours le plein de visiteurs lors des Journées européennes du patrimoine. Comment expliquez-vous cet engouement ?
« Leur valeur patrimoniale, généralement héritée de la monarchie, existe mais elle n’est pas suffisante pour expliquer cet engouement. Il faut comprendre qu’il s’agit de lieux habituellement fermés aux citoyens : pouvoir y entrer, c’est déjà transgresser l’interdit ordinaire. Cela est particulièrement vrai en France où le pouvoir apparaît lointain et vertical : pénétrer là où il s’exerce demeure exceptionnel. Parmi les autres explications possibles, il y a aussi cette relation fantasmée au pouvoir et une dimension civique visant à mieux comprendre comment fonctionnent le pouvoir et les institutions. Sans oublier la dimension mémorielle qui explique pourquoi cet engouement ne faiblit pas sur le temps long : à Londres, on peut ainsi visiter le bureau où le général de Gaulle a rédigé l’Appel du 18-Juin. »
Ces ouvertures sont-elles un exercice démocratique ou une réponse à la curiosité populaire ?
« Les Journées du patrimoine telles qu’elles ont été imaginées ne traduisent pas une transparence désintéressée, dès lors qu’il s’agit de lieux de pouvoir. Ce n’est qu’une “ouverture de façade” car ce qui est montré ne correspond pas tout à fait à la pratique des lieux mais plutôt à ce qui peut être vu sans risque finalement. Pour des raisons tout à fait compréhensibles et justifiées de sécurité et de confidentialité. Il s’agit en quelque sorte d’une mise en scène de l’exercice du pouvoir, organisée et maîtrisée. Et cela évoque certains mécanismes identifiés dans le tourisme par certains chercheurs qui ont montré les limites de l’authenticité, souvent mise en scène : on donne aux visiteurs l’impression de voir tout en contrôlant soigneusement ce qu’ils peuvent voir. Cela est révélateur du fonctionnement de la démocratie contemporaine. C’est pourquoi, j’ai tendance à penser que c’est davantage une question de science politique que de tourisme. »
Rémy Knafou est l’auteur de Hypertourisme. Le tourisme à l’épreuve de sa démesure (éditions du Faubourg, 2026). Photo fournie par R.K.
Cette appétence pour les lieux du pouvoir est-elle une spécificité française ?
« Non, l’intérêt est quasi universel car ce sont des lieux où se décide le sort de la population tout entière. Ce phénomène renvoie à une explication assez fondamentale, un “invariant anthropologique” : nous sommes des êtres de manque et de désir d’accès, à la nature, à l’autre, à l’histoire et au pouvoir aussi. Évidemment, ces lieux de pouvoir se visitent plus facilement dans les démocraties que dans les dictatures, mais ces dernières savent aussi utiliser le tourisme à leur profit. Toutefois même en Europe, leur accès peut varier. En Espagne par exemple, le palais de la Moncloa - résidence officielle du président du gouvernement - n’est ouvert qu’un seul jour par an, comme l’Élysée d’ailleurs, et la visite est réservée aux seuls Espagnols. En revanche, le Reichstag - le Parlement fédéral allemand - est, de par son passé historique et son architecture originale, l’un des monuments politiques les plus visités en Europe. Dans les pays scandinaves où le pouvoir s’exerce plus modestement qu’en France par exemple, les ministères sont souvent des bureaux lambda et pourtant ils suscitent un intérêt, non touristique, davantage dans un souci de contrôler comment l’argent public est dépensé. »
« La demande va crescendo »
Constatez-vous un intérêt croissant ?
« La demande va crescendo. Plus ces lieux de pouvoir sont mis en avant du fait de la médiatisation politique et plus cela suscite l’envie de les voir. Aux États-Unis, la Maison Blanche a toujours été très prisée des visiteurs, mais la façon dont le président Donald Trump exerce son mandat focalise davantage l’attention sur ce bâtiment : d’où un plus grand nombre de demandes de visites au moment où l’on réduit les quotas d’entrées pour des questions de sécurité. Dans les démocraties européennes, on assiste à un mouvement récent : l’ouverture des Parlements nationaux aux enfants, en relation avec les programmes scolaires. Cela se vérifie également en France. »
Peut-on parler de tourisme politique ?
« L’expression existe mais, à titre personnel, je ne l’utiliserai pas. Car cela suppose que le voyage soit entièrement motivé par la visite de lieux de pouvoir sur le modèle du tourisme gastronomique où le voyage se fait en fonction de plusieurs grands restaurants, par exemple. En outre, la fréquentation dans les palais de la République est en bonne partie le fait de visiteurs locaux. »