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Paris. « Nous avons été abandonnés par l’État » : les commerçants pillés le 17 octobre tentent de se relever

« Je ne réalise pas du tout, j’ai le cœur déchiré. C’est le travail de toute une vie. » Deux jours après le saccage de son établissement, cet agent immobilier parisien ne s’en remet toujours pas. Sur son téléphone, il visionne en boucle les images de ces hommes cagoulés et vêtus de noirs qui ont tout cassé et emporté avec eux tout ce qu’ils pouvaient, comme les ordinateurs. « Ils ont eu le temps de fouiller », rapporte Chaouki, qui a assisté à distance à la scène depuis son téléphone portable grâce à ses caméras de vidéosurveillance. « Ça a duré deux-trois heures et à aucun moment la police n’est intervenue. Lorsque les casseurs ont ramené une poubelle en feu dans l’agence, je me suis dit que c’était fini, que tout allait brûler, mais heureusement, les pompiers sont intervenus en 10  minutes », reprend le gérant à la tête d’une équipe de 12 personnes, boulevard Voltaire, à deux pas de la place de la République, dans le 11 arrondissement à Paris.

« La police a été démissionnaire », glisse une fleuriste, dont la vitrine a été brisée. « J’ai appelé plusieurs fois la police, on m’a dit qu’ils étaient occupés à protéger les pompiers », renchérit un autre commerçant. Le ministre de l'Intérieur Laurent Nuñez, dont la démission a été refusée dimanche par Emmanuel Macron, a reconnu « un manque d’anticipation » samedi dans la mobilisation des forces de l’ordre, dont l’effectif était sous-dimensionné face aux casseurs et pilleurs. Face à cet « abandon », certains commerçants ont décidé de s’armer de battes de base-ball et de gaz lacrymogènes pour protéger leur commerce. S’il s’agit de cas isolés, cela souligne la défiance grandissante vis-à-vis de l’État. Chaouki, l’agent immobilier, se refuse, pour sa part, à franchir ce cap : « On est dans un État de droit, c’est à la police de nous protéger. De toute façon, il n’y a plus rien à prendre chez moi. »

Cette agence immobilière parisienne a été pillée et saccagée pendant des heures samedi.   Photo EBRA/Alexandra Simard

Cette agence immobilière parisienne a été pillée et saccagée pendant des heures samedi.   Photo EBRA/Alexandra Simard

Quasiment un commerce sur deux a été vandalisé et pillé boulevard Voltaire à Paris. Les rayons du marchand de lunettes ont été vidés, les vitrines détruites. Les magasins de mangas, jeux vidéo et figures ont eux aussi été mis à sac. Sur la porte de Manga Story a été taguée l’inscription anti-flic ACAB, le préjudice financier de cette boutique se chiffre à environ 600 000 euros.

  • Des commerces saccagés à Paris lors des émeutes du 17 octobre. Photo EBRA/Alexandra Simard

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    Des commerces saccagés à Paris lors des émeutes du 17 octobre. Photo EBRA/Alexandra Simard

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  • Des commerces saccagés à Paris lors des émeutes du 17 octobre. Photo EBRA/Alexandra Simard

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    Des commerces saccagés à Paris lors des émeutes du 17 octobre. Photo EBRA/Alexandra Simard

  • Des commerces saccagés à Paris lors des émeutes du 17 octobre. Photo EBRA/Alexandra Simard

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    Des commerces saccagés à Paris lors des émeutes du 17 octobre. Photo EBRA/Alexandra Simard

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    Des commerces saccagés à Paris lors des émeutes du 17 octobre. Photo EBRA/Alexandra Simard

« C'était open bar dans la boutique »

Chez Sat Elite , un magasin de jeux vidéo du boulevard Voltaire, le gérant, les employés et des clients organisent des rondes depuis dimanche pour protéger la boutique parisienne, qui emploie cinq personnes. « On a l’assurance qui fait tourner des gardiens, mais malheureusement ça risque de ne pas suffire. Il n’y en a qu’un seul pour trois boutiques », explique Samuel, un des employés.

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Samedi, il a assisté aux premières loges aux pillages, impuissant : « Ils étaient très très jeunes. Ils ont vu sur les réseaux sociaux que la boutique était “ouverte”, sont arrivés en voiture, l’ont remplie et ont fait des allers-retours. Ils étaient des centaines de personnes, voire des milliers vu que ça a duré plusieurs heures. J‘étais là de 18 heures à 2 heures du matin. Je n’ai pas vu un seul policier. C‘était open bar dans la boutique. Nous avons été abandonnés par l’État », lâche Samuel. Le jeune homme a bien pensé à essayer de s’interposer face aux casseurs et aux pilleurs, mais ils étaient bien trop nombreux. Comme un ultime pied de nez aux commerçants, certains pilleurs sont allés jusqu’à revendre leur butin sur internet.

« Ils ont mis en danger cinq emplois rien qu’ici. Des personnes qui sont dans des situations de précarité. Des pères de famille qui habitent loin, en banlieue, etc. Et rien que sur l’entrée du boulevard, on compte une cinquantaine d’emplois mis en danger. De gens comme tout le monde. Des smicards qui vont travailler, qui sont passionnés. Nous, nous sommes des boutiques indépendantes. On fait de la concurrence à Amazon, aux énormes entreprises », tient à ajouter Samuel, qui ne souhaite pas que des amalgames soient faits entre les casseurs pilleurs et les manifestants contre la vie chère de samedi aux revendications légitimes. L’heure est à présent au chiffrage des dégâts. Les indemnisations seront-elles à la hauteur ? « Malheureusement, il y a peu de chances que ça couvre l’entièreté des frais », déplore encore Samuel.

La boutique de jeux vidéo de Samuel située près de la place de la République à Paris a été saccagée et pillée ce week-end. Les dégâts se chiffrent à plusieurs centaines de milliers d’euros. Désormais, des rondes la nuit pour protéger son commerce sont organisées.  Photo EBRA/Alexandra Simard

La boutique de jeux vidéo de Samuel située près de la place de la République à Paris a été saccagée et pillée ce week-end. Les dégâts se chiffrent à plusieurs centaines de milliers d’euros. Désormais, des rondes la nuit pour protéger son commerce sont organisées.  Photo EBRA/Alexandra Simard

Sébastien Lecornu a annoncé des mesures de chômage partiel dès mardi dans les commerces touchés, ainsi qu’un « fonds de soutien spécifique ». « Il n’est pas question qu’il y ait de la casse sociale dans cette affaire », a déclaré le Premier ministre. « Nous allons débloquer un fonds de soutien spécifique pour l’ensemble de ces commerces », a-t-il ajouté, car « bon nombre de commerçants avaient déjà fait leur stock, y compris pour Noël » et « il y a un besoin de trésorerie ».

« La responsabilité de l’État peut être engagée »

Face à ces manquements reconnus par le gouvernement, les commerçants pourront s’ils le souhaitent réclamer des indemnités à l’État. « La responsabilité pour faute de l’État peut être engagée lorsque l‘État manque à son obligation de maintenir l’ordre public. Et vu les déclarations du ministre de l’Intérieur ce lundi matin, on peut tout à fait envisager cette voie », explique Me Antoine Fouret, avocat en droit public. « Pour chaque cas individuel, il faudra prouver qu’il n’y avait pas eu un dimensionnement adéquat dans sa zone et que les dégâts ont bien été causés pendant les émeutes. »

La responsabilité de l’État a notamment été reconnue lors des émeutes en 2005 ou plus récemment lors des gilets jaunes en 2018. En revanche, « pour l’affaire Nahel en 2023, la justice administrative a considéré pour l’essentiel que, eu égard à la soudaineté des émeutes et à leur caractère spontané, il n’y avait pas d’anticipation possible et que donc, la responsabilité de l‘État n’était pas engagée ». Au total, au moins 3 000 commerces ont été victimes de dégradations et de pillages ce week-end en France, pour un préjudice financier évalué à plusieurs centaines de millions d’euros.