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Ça passe ou ça casse ? : épisode 3/8 du podcast Ouvrir les vannes | France Inter

Alors que la moindre blague peut devenir virale ou créer la polémique, certains humoristes revendiquent un humour sans filet, ironisent sur la cancel culture et revendiquent un humour sans limite, et tournent en dérision les précautions et les détours politiquement corrects.

"Ça, on ne pourrait plus le dire aujourd'hui". Cette phrase, devenue un classique des repas de famille et des plateaux télé, pose une question fondamentale : l’humour est-il devenu plus fragile ou évolue-t-il simplement avec son époque ? Dans ce troisième épisode, plusieurs humoristes, producteurs et journalistes décortiquent la mécanique du rire en 2026. De l'intention de l'humoriste au consentement du public, ils révèlent que si en démocratie on peut toujours tout dire, les conséquences et la réception des blagues, elles, ont radicalement changé.

L'intention et le timing

Pour l'humoriste belge Pierre Scheurette, une blague réussie répond à une véritable équation mathématique : le but est de court-circuiter l'attente du public par une surprise, le tout magnifié par ce qu'il nomme le "delivery" (la manière de raconter). Mais au-delà de la technique, c'est l'intention qui est devenue le juge de paix de l'humour moderne. L'intention est ce qui permet de distinguer la dénonciation de la complaisance : "Je pense que tout est bon d'une certaine manière, tant qu'il n'y a pas de doute sur l'intention. [...] L'intention de Desproges était très très claire, c'était de dénoncer l'antisémitisme".

Le producteur Gérard Mermet rappelle que si certaines libertés du XXe siècle semblent aujourd'hui révoltantes, l'humour doit garder sa capacité à déranger : "Il faut faire toujours dans l'humour. Il faut faire quelque chose qui dérange un peu parce que sinon c'est tranquille quoi".

Cependant, le timing et la décence imposent parfois le silence ou une prudence extrême, comme l'expliquent Benjamin Décosterd et Yoann Provenzano face à l'actualité tragique des violences faites aux femmes : "Je ne sais pas par quel bout aborder ça pour que ce soit drôle de nouveau. J'ai pas envie là-dessus de faire la 20e chronique où l'homme blanc veut montrer que quand même, il a de l'empathie".

Les accents : entre outil comique et cliché raciste

L'utilisation des accents reste l'un des sujets les plus inflammables de l'humour actuel. Pour certains, c'est un outil de caractérisation indispensable. Pour d'autres, une béquille paresseuse qui ravive des décennies de dénigrement. Le malaise est perceptible, car l'accent cesse souvent d'être un personnage pour devenir un simple cliché.

L'humoriste Mamane estime qu'il ne faut rien interdire, mais il distingue radicalement l'humour de la moquerie : "En humour, on doit rien interdire. Tout dépend de ce que l'humoriste veut dire. La moquerie, ce n'est pas de l'humour, c'est la moquerie. Il y a un côté méchant derrière". Kody souligne quant à lui que le problème réside souvent dans la maladresse de la caricature : "Ce qui pose problème, c'est quand on ne sait pas le faire en fait, parce que là, ça devient une caricature, une grosse caricature mal faite. [...] une fois qu'on utilise les choses qui sont comme ça, faciles, au bout d'un certain temps, ça devient insupportable".

Yoann Provenzano, qui s'est fait connaître grâce à un personnage albanais, explique pourquoi il a arrêté de le pratiquer malgré le soutien de la communauté concernée : "Si tu fais des trucs où l'enjeu comique réside uniquement dans le fait que tu sais bien faire l'accent, pour moi ça n'a pas lieu d'être. [...] Si l'accent vient participer à la construction d'un personnage, d'une opinion ou d'une expression, là pour moi, il est intéressant".

Le public de 2026 : exigeant et de plus en plus réactif ?

Le temps où le public se contentait de rire ou de se taire est révolu. Aujourd'hui, il commente, partage et exige parfois un droit de réponse. La question du consentement est même devenue centrale, notamment dans les Comedy Clubs où l'interaction avec le premier rang peut parfois virer à l'agression. Grégoire Furrer, créateur du festival Montreux Comedy explique que la nouvelle génération protège ses blagues des regards non préparés : "On ne veut pas que ça sorte pour pas que ça tombe devant des yeux qui ne sont pas préparés à ça. Et je pense que ça, c'est vraiment l'enjeu".

L'humoriste québécoise Katherine Levac voit dans la critique du public un moteur de progression : "La critique, c'est le rire. Tu sais que ça rit ou ça rit pas. [...] Je trouve que certaines critiques me font avancer, me font réfléchir".

Thomas Wiesel revient sur la nouvelle réalité de la liberté d'expression : "La grosse différence en terme de liberté d'expression, ce n'est pas qu'elle s'est rétrécie, c'est qu'elle a augmenté pour tout le monde, y compris celles et ceux qui peuvent répondre et qui peuvent dire bah moi je suis pas d'accord avec ça".

► Comment les humoristes d'hier peuvent-ils s'adapter sans paraître dépassés ? Écoutez l’intégralité de l'épisode...

À écouter

Une série produite par la RTS pour Les Médias Francophones Publics (2026)

Production : Marie Riley et Pascaline SordetAnimation : Marie Riley
Réalisation : Jessica Ammar
Musique originale : Madame Piou Piou
Assistante de production : Chloé Sedlatchek
Programmation musicale : Bastien Arnold
Archiviste : Jérôme Rufini
Micros-trottoirs : Sheena Fins, Abdoul Aziz Diallo, Marie Charlier
Voix-off : Sabrina Colongo