"On a sous-évalué le nombre de casseurs" : le maintien de l'ordre sous le feu des critiques après les violences en marge de la mobilisation du 17 octobre
Article rédigé par Lucie Beaugé - avec Juliette Campion
France Télévisions
Publié le 18/10/2026 19:48
Mis à jour le 18/10/2026 20:23
Temps de lecture : 8min
Au lendemain des destructions, des pillages et des affrontements avec les forces de l'ordre qui ont eu lieu dans de nombreuses villes de France, le gouvernement est sous pression. Des appels à la démission visent en particulier le ministre de l'Intérieur, Laurent Nuñez.
Comment expliquer que de telles scènes de violences aient pu se produire ? Au lendemain de la mobilisation du 17 octobre dont les revendications ont été éclipsées par des affrontements avec les forces de l'ordre, des pillages et des destructions dans de nombreuses villes de France, la stratégie du maintien de l'ordre se retrouve sous le feu des critiques.
A Limoges (Haute-Vienne), l'hôtel de ville a été incendié. A Marseille et Lille, les mairies ont été attaquées. A Bordeaux, la résidence de la préfète de Gironde a été vandalisée. A Paris, des magasins ont été saccagés et pillés, des véhicules et des commerces, incendiés.
Quelque 2 000 personnes ont été interpellées dans le cadre de ces violences, a rapporté dimanche sur X le ministre de l'Intérieur, Laurent Nuñez. "A ce stade, plus de 600 policiers, gendarmes et sapeurs-pompiers ont été blessés", a ajouté le ministre, évoquant un bilan qui "n'est malheureusement que provisoire". La police des polices est saisie de deux nouvelles enquêtes après qu'une adolescente a perdu un oeil à Mulhouse et qu'un manifestant a été blessé au crâne à Paris.
Face à ce constat, une question revient sur de nombreuses lèvres : le gouvernement a-t-il failli dans la préparation et la gestion de son dispositif de sécurité ? Dimanche, il est montré du doigt par de nombreux responsables politiques. L'Etat "n'a pas été capable d'assurer partout l'ordre public", a tancé sur X l'ancien président de la République François Hollande. Invité de RTL, le député Rassemblement national Sébastien Chenu a critiqué "un manque de moyens, au-delà même de la stratégie".
"Laurent Nuñez est manifestement dépassé par la situation, dont il a clairement sous-estimé l'ampleur", a considéré sur X Marine Tondelier, candidate écologiste à la présidentielle. Elle a en outre appelé le ministre de l'Intérieur à démissionner, tout comme plusieurs députés de La France insoumise, à l'image de Danièle Obono, Antoine Léaument et Paul Vannier. "Je ne sais même pas comment ce matin, en se rasant devant son miroir, il n'a pas pu penser une seconde à démissionner parce qu'il est tout à fait incompétent pour gérer le chaos", a aussi renchéri, au micro de franceinfo, le porte-parole du RN Laurent Jacobelli.
Le ministre de l'Intérieur se défend de tout manquement. "Le dispositif n'était pas sous-dimensionné (...) On a eu affaire à une arrivée massive de casseurs et de pilleurs, qui ont agi par groupes, se sont dispersés et disséminés", s'est-il justifié face à la presse samedi soir.
"C'est beaucoup plus compliqué quand vous avez des groupes épars."
Laurent Nuñez, ministre de l'Intérieur
à la presse
Sur les réseaux sociaux, une déclaration de Laurent Nuñez, datant du 6 octobre, a été largement relayée a posteriori par ses détracteurs pour le mettre face à ses contradictions. Sur France Inter, l'ancien préfet de police de Paris avait suggéré que "perdre le contrôle, c'est si jamais vous aviez des hordes de personnes qui défilaient dans les centres-villes, qui pillaient les magasins et qui commettaient des exactions". Le ministre a annulé au dernier moment sa participation à l’interview prévue dimanche soir sur TF1.
Face à l'exécutif, les maires de plusieurs villes particulièrement touchées ont aussi haussé le ton. A Paris, la première adjointe PS, Lamia El Aaraje, a déploré dimanche sur franceinfo "un manque de moyens" policiers déployés pour mettre un terme aux scènes de pillages. "A l'évidence, oui, les forces de l'ordre ont été débordées, notamment à certains endroits", décrit-elle.
A Marseille, le maire socialiste, Benoît Payan, entend demander "des comptes" au gouvernement. Il a annoncé recevoir Laurent Nuñez dans la cité phocéenne lundi. "Je veux savoir pourquoi, dans cette ville, des gens ont pu impunément casser", a-t-il déclaré lors d'un point-presse samedi, alors que le commissariat de police municipale de la Canebière a été vandalisé. Benoît Payan a dénoncé le manque de forces de l'ordre prépositionnées. Il a affirmé qu'une seule compagnie de CRS était déployée dans sa ville samedi matin, avant l'ajout dans l'après-midi de deux compagnies de CRS ainsi que deux unités Centaure.
"Il a fallu que j'appelle le président de la République, le Premier ministre et le ministre de l'Intérieur, que je les ai au téléphone pour leur demander des renforts."
Benoît Payan, maire de Marseille
sur franceinfo
Laurent Nuñez lui a répondu qu'un important dispositif de sécurité était initialement prévu, mais que "2 000 casseurs" étaient arrivés "sur la Canebière très tôt", prenant de court les forces de l'ordre. A Limoges, l'édile Les Républicains Guillaume Guérin a aussi affirmé que sa ville avait "manqué de moyens dès 15h30". "On aurait eu des moyens pour lutter contre la progression des 'black blocs' sur les boulevards pour éviter qu'ils rentrent en centre-ville tel que c'était prévu, ils n'auraient jamais brûlé l'hôtel de ville de Limoges", a-t-il dit sur franceinfo dimanche matin.
"Il y a une défaillance de l'Etat au plus haut sommet."
Guillaume Guérin, maire de Limoges (Haute-Vienne)
à franceinfo
Une version contredite par le préfet de Haute-Vienne, invité dimanche sur franceinfo. "Le maximum de policiers étaient mobilisés sur cet événement", a assuré Maurice Barate, ajoutant "que la gendarmerie [était aussi] venue travailler en zone police". Tandis que Guillaume Guérin a menacé de démissionner, Sébastien Lecornu lui a promis que sa mairie serait "reconstruite", dans un courrier consulté par franceinfo et France Inter. Le Premier ministre doit se rendre à Limoges dans le courant de la semaine.
Sur X, l'Association des maires de France a exhorté "le gouvernement, et particulièrement le ministère de l'Intérieur", à "adapter son dispositif de sécurité pour le proportionner aux risques réels que présentent les manifestations de cette nature". Elle a ensuite appelé à des rassemblements lundi "à partir de midi" devant les mairies.
A Lille, le préfet du Nord a reconnu que la mobilisation des manifestants avait été plus forte qu'attendu, obligeant les forces de l'ordre à adapter leur dispositif. "Le travail de renseignement est en cours pour comprendre comment nous sommes passés d'une dizaine de milliers de personnes auxquelles nous nous attendions, à plus du double", a déclaré Bertrand Gaume, lors d'un point-presse dimanche. Jeudi, les autorités s'attendaient à 150 000 personnes dans les rues en province, et 40 000 à 80 000 manifestants à Paris. Samedi soir, le ministre de l'Intérieur a chiffré la mobilisation à 550 000 personnes, dont 110 000 dans la capitale.
"La police a été partout le plus possible, avec un gros dispositif qui existait, mais nous avions (...) une manifestation d'une ampleur inédite", a déclaré le maire écologiste de Lyon, Grégory Doucet. Face aux journalistes dimanche matin, et alors qu'un office de tourisme de sa ville a brûlé, il a souligné que les forces de l'ordres avaient d'abord "priorisé la vie des gens", saluant "leur courage physique et moral". Pour le préfet du Rhône, Etienne Guyot, il y a eu à Lyon "un déchaînement de violence inédite". A Bordeaux, le maire Renaissance, Thomas Cazenave, s'en est pris aux "forces extrêmes" du pays qui "alimentent la fracture de la société".
Sans surprise, les syndicats de police se sont sentis abandonnés. Pour Hubert Gimenez, délégué syndical Un1té interrogé par France Télévisions, "l'approvisionnement en munitions, le nombre d'effectifs pour faire face à une journée aussi violente" n'était "pas à la hauteur de l'événement". Dans un communiqué, son syndicat juge que les policiers "paient le prix de l'impuissance publique". "On a sous-évalué le nombre de casseurs", a appuyé sur franceinfo Rudy Manna, délégué national de l'Unsa-Police. "Les gars sur le terrain, débordés, ont pris la foudre", résume Grégory Joron, de Un1té police.
Sebastian Roché, directeur de recherches au CNRS et auteur de La Police contre la rue, suggère à franceinfo qu'il est "peu crédible que les renseignements territoriaux se soient trompés" partout dans leurs estimations. "Il est plus probable que le gouvernement ait mal analysé les informations remontées", ajoute ce sociologue spécialiste des pratiques policières.
Selon lui, l'aspect logistique des manifestations a également été mal anticipé. A Paris, par exemple, il rappelle que le parcours du cortège a été validé la veille au soir par la préfecture de police. Une décision tardive qui, selon Sebastian Roché, a contribué à créer "du désordre", et favorisé l'émergence de "manifestations spontanées" en différents points de la capitale, difficiles à encadrer pour les forces de l'ordre.
Pour ce chercheur, les violences du 17 octobre restent à mettre en relief avec le discours et "l'approche sécuritaire choisie par Laurent Nuñez". Avant la mobilisation, le ministre avait déclaré que les policiers et gendarmes devaient "pouvoir utiliser l'ensemble des armes intermediaires à leur disposition". D'après Sebastian Roché, ces propos "inflammatoires" ont pu "ouvrir la porte à des groupes de casseurs" car "la violence d'Etat appelle la violence sociale".
Samedi soir, la CGT a aussi estimé que c'était "le gouvernement qui port[ait] la responsabilité politique de la montée des violences observée", par "son refus obstiné de répondre aux revendications portées massivement de manière pacifique". "Les clés de l'apaisement sont dans les mains du gouvernement, qui doit répondre aux revendications des jeunes", a appuyé dimanche sur franceinfo Suzanne Nijdam, présidente de la Fage, première organisation étudiante en France.
La présidente Renaissance de l'Assemblée nationale, Yaël Braun-Pivet, va proposer mardi la création d'une commission d'enquête parlementaire sur les violences commises en marge des manifestations du 17 octobre. Cette commission doit en partie porter sur la stratégie de maintien de l'ordre française largement remise en cause ces dernières heures. "Nous devons en tirer les enseignements pour mieux protéger les Français et garantir le droit de manifester", a-t-elle écrit sur X.
"J'ai demandé au gouvernement d'en tirer toutes les leçons en matière de renseignements et d'anticipation et faire en sorte que cela ne puisse pas se reproduire, a assuré Emmanuel Macron dans son allocution depuis l'Elysée dimanche soir. J'attends des réponses claires et toute la transparence sera faite."
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