On a demandé à une helléniste ce qu'elle attendait de “L’Odyssée” de Nolan | Les Inrocks
Le 15 juillet sort sur les écrans de cinéma l’adaptation de “L’Odyssée” d’Homère par Christopher Nolan, vendue comme une expérience unique et spectaculaire. Manon Brouillet, spécialiste de la Grèce antique, nous raconte tout ce qui se joue derrière l’adaptation de ce long poème.
Dans une interview donnée au magazine Empire en novembre 2025, le réalisateur d’Inception expliquait avoir tourné plus de six cents kilomètres de pellicule pour adapter les aventures d’Ulysse. Quelles sont les difficultés ou les enjeux de porter à l’écran ce long poème de vingt-quatre chants ? Nous avons demandé son avis à Manon Brouillet, maîtresse de conférences en langue et littérature grecques à l’Université d’Amiens et spécialiste des épopées homériques.
Pourquoi est-ce rare d’adapter l’intégralité de L’Odyssée ?
Manon Brouillet – De L’Odyssée, on connaît surtout la partie centrale, qui raconte les voyages d’Ulysse et contient les grands épisodes du Cyclope, des sirènes, etc… Or cette partie ne représente qu’un tiers de cette épopée. Les Grecs eux-mêmes n’avaient qu’assez rarement l’occasion de l’entendre en intégralité, ce qui prenait trois ou quatre jours. Le plus souvent, les chanteurs ne chantaient qu’un épisode dans le cadre d’un dîner ou d’un banquet aristocratique. La monumentalité fait toute la particularité de L’Odyssée et toute sa splendeur.
L’Odyssée a été adaptée en prose, réécrite…
Au départ, L’Odyssée est un poème qui compte plusieurs milliers de vers. Et puis elle a fait au fil du temps l’objet de beaucoup de traductions, rimées ou en prose, parfois simplifiées. C’est aussi un texte qui a donné lieu à de très nombreuses réécritures qui souvent se centrent sur un personnage : Les Aventures de Télémaque de Fénelon, Ulysse de James Joyce… Et plus récemment Circé de Madeline Miller, L’Odyssée de Pénélope de Margaret Atwood… C’est une source infinie d’inspiration pour les réécritures, les réinterprétations…
Pourquoi revient-on sans cesse à ce texte fondateur ?
L’une des réponses réside dans la forme même du poème. Cette épopée ne décrit pas seulement une succession d’événements merveilleux, c’est un récit enchâssé. Ulysse raconte son histoire aux Phéaciens. Je suis curieuse de voir comment cette structure-là sera rendue à l’écran. D’un point de vue narratologique, L’Odyssée est assez complexe. Il faut attendre le cinquième chant pour qu’Ulysse nous apparaisse, éploré sur l’île de Calypso. Puis il fait naufrage sur l’île des Phéaciens. Là, il va raconter son histoire dans un très long flashback qui dure quatre chants. Ulysse rentre chez lui à peu près à la moitié du poème et toute la deuxième partie retrace son combat pour se faire reconnaître par sa femme et son fils, pour se venger des prétendants… Il y a une structure très intéressante avec des fils narratifs qui se rejoignent.
Quel aspect vous rend curieuse dans cette nouvelle adaptation ?
Je dirais la représentation des dieux. Dans l’adaptation de Mario Camerini (1954), il y a très peu de scènes sur l’Olympe. Alors que ces séquences sont très importantes, dans L’Iliade comme dans L’Odyssée. Les dieux réfléchissent entre eux, ils délibèrent. Les Grecs aimaient beaucoup les entendre parler et échanger. Et puis je suis curieuse aussi de voir comment Nolan va rendre la vengeance finale d’Ulysse, quand ce dernier tue les prétendants de Pénélope. Margaret Atwood a bien souligné la violence de cette scène dans son livre. Dans l’Antiquité, comme Ulysse agit avec l’appui d’Athéna, ce massacre ne fait l’objet d’aucune condamnation morale.
Quelles résonnances peut-on trouver avec notre époque ?
Ulysse est un personnage fascinant et extrêmement complexe. Il ment et raconte souvent des histoires. La question de la valeur de sa parole se pose en permanence. L’Odyssée explore aussi la question de l’identité. Qui est cet Ulysse qui revient après dix ans de guerre et dix ans d’errance ? Va-t-il retrouver sa place, en tant que roi et au sein de sa famille ? La figure de Pénélope est aussi intéressante, il est possible d’en faire une lecture féministe. Son usage de la ruse en fait le double d’Ulysse. Les structures sociales font qu’elle devrait se remarier, mais elle essaie par tous les moyens de retarder son destin, notamment avec la ruse de cette toile qu’elle défait toutes les nuits. Surtout, c’est elle qui soumet Ulysse à sa dernière épreuve : elle n’accepte de reconnaître son époux qu’après lui avoir fait croire que le lit conjugal, sculpté par le héros dans une souche d’olivier, n’est plus en place. La réaction d’Ulysse, qui révèle alors ce secret connu d’eux seuls, constitue l’ultime étape de sa reconnaissance.
L’Odyssée de Christopher Nolan, avec Matt Damon, Tom Holland, Anne Hathaway – En salle le 15 juillet