NAZA : critique qui met des mots (et des images) sur le génocide à Gaza
NAZA : critique qui met des mots (et des images) sur le génocide à Gaza
Par Antoine Desrues
12 octobre 2026
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C’est le film sur les lèvres de tout le monde, surtout de ceux qui ne l’ont pas vu. Après avoir secoué la Mostra de Venise, le documentaire NAZA de Yuval Abraham et Rachel Szor, qui donne la parole à des militaires israéliens sur le génocide en cours à Gaza, a provoqué une tempête politique. Entre intimidations, accusations fallacieuses de failles journalistiques et menaces de déchoir de leur nationalité les réalisateurs, l’État hébreu fait tout pour décrédibiliser ce geste fort, qui interroge justement un déni de réalité collectif. NAZA étant en partie produit avec le soutien du média The Guardian, il sera disponible en ligne gratuitement en ligne sur le site du journal dès novembre. D’ici là, le film sort en salles de façon exceptionnelle ce 12 et 13 octobre en France.
© Mk2 Films
Douce nuit…
La nuit urbaine a quelque chose d’hypnotique. Les lumières de la ville se mêlent au ciel, créent des poches de jour qui défilent pendant des virées en voiture, qu’on serait tentées d’accompagner de pop ou de synthwave. Au cinéma, Michael Mann a su sublimer ce sentiment, cet isolement rassurant, cette concentration immédiate sur la route prise dans les phares. Le monde dort, et pourtant, on peut toujours voir les créatures nocturnes, ceux qui, à leur manière, font encore tourner le système. Ces flux de mouvements et de transactions résistent au noir complet, au sommeil général, à ce moment où l’univers semble s’éteindre et nous faire disparaître, avant la renaissance du lendemain.
Cet apaisement, Yuval Abraham et Rachel Szor en font la source de contraste glaçant de NAZA. Pour des questions logistiques, les entretiens avec 24 soldats et membres du renseignement israéliens se font sur des toits d’immeubles en plein Tel-Aviv. La discrétion est de mise, et les visages sont laissés dans l’obscurité, silhouettes sommairement dessinées au milieu de ces paysages. Malgré l’actualité brûlante à laquelle il se confronte, le film n’est jamais régi par son sujet. Il réussit même l’exploit de transformer ses contraintes en dispositif vertigineux.
Il n’est pas étonnant que Jonathan Glazer en soit producteur. La Zone d’intérêt filmait avec froideur l’apathie d’une vie confortable à l’orée d’Auschwitz, dont les atrocités étaient réduites à un bruit de fond, à un hors-champ dissimulé par une simple clôture. Difficile de ne pas comparer cette sérénité à celle de Tel-Aviv, dont les flux décrits plus haut ne semblent pas perturbés par le massacre qui a lieu 70 kilomètres plus loin (on parle bien ici de la ville en tant qu’entité, pas de toute sa population, qu’on sait en partie concernée par le sort palestinien).
Entre les passages d’interviews, le documentaire crée sa ritournelle, en s’attardant sur des baies vitrées d’appartements, sur ces quotidiens anonymes mais confortables. Il s’agit moins d’un jugement que d’un constat. Comment pourrait-il en être autrement, quand tout est fait pour manufacturer un génocide propre, clinique, réifiant ? NAZA n’est autre que le terme employé par l’armée israélienne pour désigner les « victimes collatérales » gazaouies. Un mot vide de toute humanité, un effacement verbal qui s’accorde à l’effacement programmé de l’histoire palestinienne.
Apartheid et apathie
Tout est, au fond, une question de distance. La proximité entre Tel-Aviv et Gaza n’est pas un sujet. La distance, elle se crée dans la mécanique de l’IDF (Force de Défense d’Israël ou Tsahal), faite de programmes informatiques nourris à l’IA générative pour identifier des téléphones de membres supposés du Hamas (avec le taux d’erreurs que l’on peut imaginer), et de bombardements à coups de drones. La nuit, rassurante, ne l’est certainement pas de l’autre côté de la barrière, où le soir a été désigné par Tsahal comme le moment privilégié pour atteindre des cibles, quand bien même elles seraient en présence de leur famille.
À l’heure où certains s’offusquent encore de sémantique (génocide ou pas génocide ?) pour mieux déréaliser le concret de la situation, NAZA met en scène la psychologie derrière cette industrialisation de la mort et sa négation en direct. Vingt victimes collatérales deviennent un « benchmark », tandis qu’un soldat décrit Gaza en « usine à cibles ». Certains assument le « fun » de la mission, son côté « jeu vidéo », son adrénaline, à la manière d’un rêve primaire et bestial dont il faut se réveiller.
Non sans ironie, Abraham et Szor incorporent dans leur montage un panneau publicitaire de la Cinémathèque de Tel-Aviv, qui s’apprête à rendre un hommage à Claude Lanzmann. NAZA dure 77 minutes, bien loin des 570 minutes essentielles à Shoah pour raconter et analyser l’horreur nazie. Les réalisateurs israéliens ont bien conscience de signer une sorte de complément, de redite de l’Histoire dont la spécificité tient à ses outils technologiques. Mais la mécanique reste la même, avant d’être mise en perspective par l’un des interviewés, qui raconte son souvenir d’une visite d’Auschwitz : « si les nazis sont le Mal incarné, qu’est-ce que ça fait de moi ? », s’interroge-t-il.
La puissance du geste tient à son détournement de cette logique déshumanisante. Il est souvent question de schémas, de statistiques, d’une abstraction dont le film capte les conséquences en Israël. Et puis, lors d’une ultime scène dévastatrice, il devient nécessaire de mettre en images les ruines de Gaza et les cadavres qui en sont prisonniers. La nuit ne peut plus être apaisée. Elle est hantée par le cauchemar du génocide.

Rédacteurs :
On ressort de NAZA la mâchoire serrée et la gorge nouée, sonné par son étude précise et terrifiante d’une apathie manufacturée face à l’horreur.
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Alexandre Janowiak
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