Moscou prend le contrôle des actifs de Nestlé et Auchan en Russie : cinq questions sur cette décision de Poutine
Depuis l’invasion russe de l’Ukraine en 2022, de nombreuses multinationales ont quitté la Russie, mais certaines marques sont restées implantées. NATALIA KOLESNIKOVA / AFP
Les autorités russes ont annoncé jeudi 17 septembre placer sous « administration temporaire » les actifs en Russie de Nestlé, de la filiale russe de Auchan et de l’ex-entité de Leroy Merlin. Le Kremlin s’est justifié en évoquant leur appartenance à des pays « inamicaux », tandis que la France a demandé au pouvoir russe de revenir sur sa décision. Voici cinq questions pour comprendre la situation.
• Qu’a annoncé Moscou ?
Les actifs en Russie de la multinationale suisse Nestlé, de la chaîne de grande distribution française Auchan et de l’ex-groupe Leroy Merlin, rebaptisé Lemana Pro en 2024 dans ce pays, ont été transférés à une même société russe, « L.E.V. Management », selon un décret du président Vladimir Poutine publié jeudi.
D’après le média d’investigation russe Novaïa Gazeta Europa, cette société a été fondée fin 2025 et est dirigée par Andreï Kraiouchkine, un général du ministère russe de l’Intérieur. « Selon ses documents comptables, [L.E.V. Management] n’a exercé aucune activité, du moins jusqu’à la fin de cette même année [2025]. Elle ne compte qu’un seul employé. Ses propriétaires sont inconnus », indique ce média interdit en Russie comme « organisation indésirable » et basé en Lettonie.
• Comment le pouvoir russe se justifie-t-il ?
Dmitri Peskov, le porte-parole de la présidence russe, a justifié cette décision vendredi en critiquant les pays auxquels ces entreprises appartiennent : « L’un des facteurs qui a été pris en compte pour cette décision est le fait qu’il s’agit de pays inamicaux […] qui sont actuellement impliqués de la manière la plus active possible dans des actions militaires contre notre pays », et « ont pris part aux frappes menées par le régime de Kiev contre nos infrastructures civiles et économiques », a-t-il déclaré.
• Quel est le poids de ces entreprises en Russie ?
Depuis l’invasion russe de l’Ukraine en 2022 et les premières sanctions économiques décrétées par les Occidentaux, de nombreuses multinationales ont quitté la Russie, d’autres y ont suspendu leurs activités, et leurs actifs ont été saisis et transférés à des sociétés russes. Mais certaines marques sont restées implantées, ce qui leur a valu parfois de vives critiques de l’Ukraine – et au-delà – au motif qu’elles participeraient ainsi au financement de l’Etat russe et donc de l’effort de guerre.
Auchan et l’ex-Leroy Merlin, deux enseignes contrôlées par la famille française Mulliez, comptent chacune des dizaines de magasins en Russie. L’ex-filiale russe de Leroy Merlin avait été acquise fin 2023 par une société basée à Dubaï et rebaptisée Lemana Pro en 2024. Présent en Russie sous le nom « Achan » depuis 2002, Auchan est quant à elle l’un des principaux acteurs du secteur de la grande distribution. Sur le site internet de sa filiale russe, il recense plus de 33 000 employés dans ce pays, dans 241 magasins, dont 62 hypermarchés.
Nestlé dispose de son côté de six usines dans le pays et y emploie environ 7 000 personnes. Il y vend des produits pour bébés, du café, des produits pour animaux de compagnie et des confiseries.
Le géant de l’alimentation a indiqué dans un bref communiqué « prendre note » de ce décret et être en train « d’évaluer la situation et ses options », et entend « prendre toutes les mesures nécessaires pour protéger ses droits et assurer la continuité de ses activités, dans l’intérêt de toutes les parties prenantes, et en particulier de ses employés ». La filiale russe d’Auchan a, elle, indiqué avoir demandé des « clarifications » aux autorités, dans une déclaration citée par les agences de presse TASS et Ria Novosti.
• Quelles conséquences pour ces entreprises ?
Selon Jean-Philippe Bertschy, analyste chez Vontobel interrogé par l’AFP, l’impact financier de cette décision pour Nestlé est « marginal » mais les risques se situent plutôt au niveau de « la valeur d’actif et des modalités éventuelles d’une cession » de ces activités en Russie. D’après ses estimations, la Russie ne représente plus aujourd’hui qu’environ « 1 % » du total de son chiffre d’affaires. En 2021, avant le début du conflit en Ukraine, le pays contribuait à 2 % de son chiffre d’affaires « d’après les derniers chiffres divulgués », rappelle l’analyste dans une note de marché.
Mais depuis, le groupe suisse y a « considérablement réduit ses activités », « en suspendant l’immense majorité de ses ventes, des importations et exportations non essentielles, de la publicité et des investissements en capital », les activités restantes « se concentrant sur les produits alimentaires essentiels », souligne-t-il.
Des analystes de Jefferies, également cités par l’AFP, soulignent eux dans un commentaire boursier que « historiquement, cette pratique a souvent été le prélude à une vente forcée ou à une expropriation », comme « cela avait été le cas, par exemple, pour Danone et Carlsberg en 2023 ». La filiale russe de Danone, avait été saisie par l’Etat russe en 2023 puis revendue à un neveu du dirigeant tchétchène Ramzan Kadyrov.
Ces analystes estiment pour leur part le chiffre d’affaires de Nestlé en Russie à « environ 2 % », mais considèrent eux aussi que l’impact financier reste « limité ». « Une cession ou une expropriation » pourrait forcer Nestlé à passer des dépréciations pour ses liquidités en Russie, estiment-ils. Le montant est « difficile à quantifier », reconnaissent-ils, « mais nous supposons qu’il pourrait atteindre environ 1 milliard de francs suisses » (1,05 milliard d’euros).
• Comment réagit la France ?
En réaction, la France a appelé vendredi Moscou « à revenir » sur sa décision : « La France dénonce la mise sous administration provisoire sans justification des filiales russes de plusieurs entreprises françaises et européennes » et elle « est en contact étroit avec les entreprises concernées et appelle les autorités russes à revenir sur cette décision », selon un communiqué conjoint des ministères des Affaires étrangères et de l’Economie.
Face à ces inquiétudes, Dmitri Medvedev, vice-président du Conseil de sécurité russe, également ancien président et ancien Premier ministre du pays, a répliqué : aujourd’hui, « comme il y a cent ans, les bâtards européens ne comprennent que la force brutale », a assuré sur Telegram celui qui dirige aussi le parti au pouvoir Russie unie. « Ils mènent une guerre directe contre la Russie en fournissant à notre ennemi tout ce qu’ils peuvent », y compris des missiles, mais disent « de ne pas toucher Nestlé, Auchan, etc., ce qui leur apportait d’importants revenus », a-t-il dénoncé.
Par Service Actu (avec AFP)