"Mémoire de fille": comment Judith Godrèche filme les violences sexuelles racontées par Annie Ernaux
Avec Mémoire de fille, en salles depuis mercredi 30 septembre Judith Godrèche adapte le roman à succès d’Annie Ernaux sur le viol qu'elle a subi en 1958. La cinéaste raconte à BFM ses choix pour filmer le traumatisme de manière féministe.
Judith Godrèche est là où on ne l'attend pas. Non pas qu'adapter un récit féministe ne nous surprenne vraiment de sa part. Mais s'emparer, pour son deuxième long-métrage (le premier était Toutes les filles pleurent, sorti sans fracas en 2010), d'une pièce maîtresse de la littérature française, signée par la nobélisée Annie Ernaux, qui raconte ici son expérience de monitrice dans une colonie de vacances en 1958 à même pas 18 ans et le viol, traumatique et tristement fondateur, qui s'ensuivit, nous interpelle forcément.
Un mot, "viol", que l'intéressée elle-même a mis des paquets d'années à accepter. C'est après la déferlante #MeToo, en 2020, soit quatre ans après la parution de son roman Mémoire de fille, à 80 printemps, qu'elle parvient à prononcer ces quatre lettres. "Maintenant j’en vois l’ampleur de la violence, l’inadmissible. Maintenant, j’ai raison de dire viol", affirme-t-elle dans un entretien dans la série documentaire LSD Violées une histoire de dominations. Comment donc représenter cette violence patriarcale? Mettre cela en image? Quelles lignes rouges se fixer? Que prendre, que laisser de côté, que rajouter?
C'est un peu tout cela qu'on avait envie d'aborder avec l'actrice et cinéaste Judith Godrèche, devenue héroïne de la cause féministe dans le sillage de #Metoo et des accusations de viol sur mineur qu'elle a proférées à l'encontre les réalisateurs Benoît Jacquot et Jacques Doillon. Son long-métrage Mémoire de fille est en salles depuis mercredi 30 septembre.
"Au plus près d'Annie"
Judith Godrèche répond patiemment, tout sourire, yeux d'enfant enveloppants, t-shirt rose flashy et gentillesse généreuse: "Ce livre m’a aidée à comprendre un peu plus la domination qui structure nos vécus et, ce faisant, nous incite à emprunter collectivement le chemin de l’émancipation. Ce récit est universel. Car ce qu’Annie raconte, c’est le lot de nous toutes: une femme sur deux a déjà subi une violence sexuelle en France."
Et d'ajouter: "Je savais dès le début que je voulais filmer les violences sexuelles qu'Annie a subies tout en étant constamment de son point de vue, sans aucune érotisation, pour raconter la dissociation et l'impuissance." Judith Godrèche écrit alors une lettre à la prix Nobel. Lui explique point par point sa démarche. Propose une rencontre. Lui dit aussi son admiration. L'autrice accepte "immédiatement" après un premier rendez-vous, se remémore la cinéaste.
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L'enjeu ensuite pour Godrèche? Choisir la bonne actrice (après pas mal d'auditions et d'hésitations, ce sera finalement Tess Barthélémy, sa fille), comprendre ce qu'il y a entre les lignes du roman (en discutant longuement avec l'autrice et en fouillant patiemment dans ses archives), faire les bons choix de dialogue, trouver les bons plans, la bonne lumière.
"La caméra subjective permet d’être au plus près d’Annie, de son parcours. Je voulais regarder ce qu’elle regarde, que le spectateur puisse être entièrement à sa place à elle pour qu’elle ne soit jamais perçue à travers le regard de H. [son agresseur, le moniteur chef de la colonie], relate-t-elle. J’ai réfléchi à un découpage qui exclut toute érotisation."
À l’inverse, quand le personnage d’Annie s’émancipe au terme du récit, les cadres évoluent: "Ils deviennent plus posés, plus larges, plus matures en quelque sorte. Jusqu’au dernier plan du film où les deux Annie [celle de 1958, qui vit cet épisode, et celle de 2016, qui écrit le roman] se font face", soutient la cinéaste. En cela, Judith Godrèche voulait réaliser un film "un peu méta". Comprendre: ne pas seulement raconter une tranche de vie et son impact, mais montrer le regard que porte l'écrivaine de 70 ans sur cette histoire qui a bouleversé sa vie.
Filmer la brutalité
Puis, il a fallu filmer la séquence cruciale du film, la première fois traumatique d'Annie avec H., cette "zone grise". D'abord le premier contact physique entre eux deux lors d'une surprise-partie en souterrain, un soir d'été pendant la colonie. Les basses crient leur beat, les jeunes festoient. H. surgit brutalement dans le champ, l'entraîne pour danser un rock, puis obstrue toute issue. Pas de mots, une mise en scène épurée. Le but? "Que l’on vive son irruption dans l’espace d’Annie comme un envahissement, explicite Judith Godrèche. Nous avons utilisé une technique particulière car sur certains plans, c’est l’actrice qui portait la caméra, qui devenait son point de vue sur lui."
"Je voulais que la spectatrice et le spectateur ne puissent pas avoir de point de vue extérieur, ne puissent être qu’Annie. Pour être fidèle à ce que j’ai lu, tant sa description est clinique, et pour être fidèle, aussi, à une réalité, explique-t-elle. Car, malheureusement, on sait bien qu’au cinéma, dès lors que quelque chose est filmé, cela participe de l’enjolivement, voire de la sacralisation du moment. On lui donne une place certaine rien qu’en la filmant."
Elle réfléchit alors des mois, se nourrit de Fish Tank d'Andréa Arnold, Sorry, Baby d'Eva Victor, How to have sex de Molly Manning Walker ou de séries comme I May Destroy You de Michaela Coel ou Mon petit renne de Richard Gadd, crée un story board extrêmement précis, choisit les emplacements de la caméra au centimètre près. Veut éviter à tout prix l'érotisation et le glamour.

“J’ai été son enfant-femme”: Judith Godrèche face à l’emprise du réalisateur Benoît Jacquot
18:05
"Il nous a fallu deux semaines de répétition avec Tess Barthélémy et Victor Bonnel (qui joue H.), les deux acteurs, avec et sans Joachim Philippe, le chef opérateur, qui a travaillé entre autres avec Ken Loach et Andrea Arnold, et avec la présence de Paloma Garcia Martens, coordinatrice d’intimité", précise l'intéressée. Résultat: les yeux d'Annie Ernaux hurlent "non", fixent une ampoule accrochée au plafond, ne se dénudent pas. Elle dit qu'elle est vierge et qu'elle a mal. La pièce est noire et lugubre.
"Tout voyeurisme est écarté et il n’y a pas davantage de démonstration, s'émeut Annie Ernaux dans une lettre accompagnant la sortie du film. Judith Godrèche ne démontre rien. Elle déroule ce que devient l’existence d’une fille après, dans sa tête et son corps, dans son rapport aux autres, à l’image d’elle-même, à la vision d’un avenir qu’on ne désire plus. Ce ravagement informe que la lecture du Deuxième sexe, un jour, est venu éclairer."
Montrer un système
L'actrice de Potiche ou L'Auberge espagnole, qui s'est longtemps exilée aux États-Unis pour fuir l'industrie cinématographique tricolore "patriarcale" et "sexiste", choisit aussi de montrer que la violence de H. ne s'arrête pas aux seules agressions sexuelles. Elle le montre hurlant abusivement sur les enfants de la colonie, faisant le coq, imposant sa loi, soufflant le froid et le chaud auprès d'Annie ou auprès d'une autre monitrice, Monique, qui, selon la cinéaste, a aussi subi les frais de H.. Ce dernier point n'est néanmoins pas retranscrit dans le livre d'Annie Ernaux.
Autre élément ajouté par l'actrice-réalisatrice: les monitrices, qui sont pour le moins hostiles au personnage d'Annie. "Si ce rapport aux femmes, et entre femmes, est si dur, c’est parce qu’il est lié au patriarcat, singulièrement à cette époque, observe-t-elle. Ce système ne vous permet d’exister que si vous êtes validée par les plus forts, les plus puissants."
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Judith Godrèche introduit également le personnage de Claudine (incarné par Maïwène Barthélémy, vue dans Vingt Dieux), amoureuse secrète d'Annie, ainsi qu'un petit garçon, Mehdi, sans cesse malade et passant son temps à l'infirmerie en référence à la guerre d'Algérie, comme si "le colonialisme rendait malade", souffle Godrèche. Une histoire intersectionnelle, dit-elle.
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