"Jalibert incarne une quadruple menace, il est l'un des plus imprévisibles" : le soliste devenu chef d’orchestre
Matthieu Jalibert, itinéraire d'un atypique (4/5). Après s’être profondément remis en question à la suite du Tournoi 2025, Matthieu Jalibert coche désormais toutes les cases du plus haut niveau où son talent offensif hors normes devait naturellement l’amener. Ne reste plus à ce dernier qu’à « trier » encore un peu plus ses prises d’initiatives pour devenir définitivement le premier choix du XV de France…
Ce serait peu dire, au sujet de Matthieu Jalibert, qu’il est une incarnation du talent offensif brut. Le genre de joueur auquel, comme il est de coutume dans le football, les supporters ont tendance à tout pardonner, à commencer par les errements défensifs (on y reviendra). Le genre de bonhomme capable de faire arracher à Eddie Jones, qui en a vu d’autres de par son statut de sélectionneur le plus expérimenté du monde, le compliment que voici, lorsqu’il nous fut donné de le rencontrer au Japon. "On dit des très bons attaquants qu’ils sont une triple menace, lorsqu’ils sont capables de s’infiltrer ballon en main dans une défense, aller chercher des solutions autour d’eux par la passe ou en trouver dans le champ profond avec le jeu au pied. Jalibert, lui, incarne même une quadruple menace car ses petits jeux au pied pour lui-même doivent être constamment surveillés. C’est pour cela qu’il est un des joueurs les plus imprévisibles, donc un des plus difficiles à défendre du monde."
Fermez le ban… Et pourtant, derrière ce tableau impeccable, tout n’a pas été toujours rose dans la carrière de Matthieu Jalibert, à qui ses détracteurs reprochaient originellement de moins mettre sa créativité au service de son équipe que de lui-même. Ce qui était particulièrement vrai avec les Bleus, où le Girondin avait tendance à appeler les ballons trop tôt, avant que les avants aient eu le temps de réaliser le travail de fixation et d’usure qu’aime leur réclamer Fabien Galthié. "Quand Matthieu était plus jeune, il y avait souvent des situations où il cherchait à forcer le jeu avec une initiative individuelle et ça se retournait contre lui, confirmait voilà quelques semaines dans nos colonnes l’ancien entraîneur des trois-quarts des Bleus, Laurent Labit. Ce qui a changé depuis deux ans, c’est qu’il a mis de l’ordre dans son rugby. Jouer des matchs de phase finale en Top 14 et en Coupe d’Europe lui a aussi permis de comprendre qu’il était surveillé par des défenses très bien organisées. Et que pour les surprendre, il faut arrêter de prendre une initiative à chaque ballon et savoir se faire un peu oublier. Jusqu’à ce que le bon espace s’ouvre enfin…".
Une mutation qui, à en écouter l’ouvreur, a débuté dans la foulée du Tournoi 2025, qui l’avait vu jouer les utilités jusqu’à se faire "doubler" par Thomas Ramos pour le numéro 10. "Je n’avais même pas la médaille de vainqueur, ça voulait tout dire, disait-il dans les colonnes de L’Équipe. J’en avais marre de porter le maillot bleu et de rentrer chez moi en me disant que je n’avais pas joué mon jeu. Je voulais qu’on voie le vrai Matthieu sur le terrain et m’épanouir pleinement au sein du collectif. Alors, je me suis remis en question par rapport à ce que je pouvais apporter, les points sur lesquels on m’attendait."
Jeu au pied, défense : un autre état d’esprit
Cette mutation ? Elle s’est d’abord matérialisée dans la conduite du jeu, Jalibert hésitant de moins en moins à utiliser son jeu au pied, jusqu’à faire de l’UBB une des équipes les plus efficaces d’Europe dans ce secteur, misant avant tout sur les séquences courtes et un jeu le plus haut possible sur le terrain. "Il a beaucoup progressé dans le jeu au pied tactique, notamment sur les coups d’envoi auxquels il n’attachait pas une énorme importance, pointait Labit. Même chose sur les pénaltouches, où il tapait parfois avant que les avants aient annoncé la touche. Il a beaucoup bossé sur ces situations arrêtées pour gagner en longueur et en précision."
Un "sérieux" qui s’est également matérialisé sur et hors du terrain, par une approche plus austère dans la préparation, qui lui a permis de prendre en épaisseur. Juste assez, en tout cas, pour mettre sa vitesse au service de ce point faible qui gâchait son éclosion au plus haut niveau : sa défense… Sa mue d’autant plus intéressante qu’en vertu de son superpouvoir offensif, Jalibert bénéficie d’un "passe-droit" qu’on ne prête qu’aux plus grands talents de ce jeu, à savoir une adaptation du système collectif de son équipe (que ce soit en club ou avec le XV de France) en fonction de ses qualités, où il occupe le rôle de deuxième centre, essentiellement pour défendre les lancements de jeu après touche.
Toutefois, au-delà du système (qui avait déjà été utilisé par les Bleus lors de la Coupe du monde 2023), c’est avant tout l’investissement de Matthieu Jalibert au sein de ce dernier qui a changé, prélude indispensable à un avenir pérenne au plus haut niveau. "Tout n’a pas encore été parfait mais, dans l’envie que j’y ai mis, je sais que j’ai montré une meilleure image, confirmait ce dernier à l’issue du Tournoi. Je sais que je suis énormément attendu là-dessus, on ne me loupe pas, donc je suis content d’avoir répondu positivement." D’autant plus que ses équipes touchent les fruits d’une "zone Jalibert" renforcée, les Bleus ayant remporté le Tournoi quelques semaines avant le titre de l’UBB en Champions Cup…
Des "péchés de gourmandise" à intégrer
De quoi faire désormais l’unanimité ? Au sujet du talent, il n’y a franchement jamais eu débat, puisque même son grand concurrent Romain Ntamack ne pouvait que s’incliner devant celui du Bordelais, capable d’une adaptation express au poste d’arrière cet été avant d’affronter les Wallabies. "Avec Matthieu, on n’a fait que la mise en place ensemble, rappelait le Toulousain. C’était assez court mais avec des joueurs comme ça, c’est quand même assez facile de trouver les automatismes, parce qu’on parle à peu près le même rugby. Ce n’est vraiment que du bonheur de jouer avec un joueur comme lui."
Propos confirmés par le centre Fabien Brau-Boirie, révélation de l’été dans le Pacifique. "Lorsqu’on a un 10 qui a cette vision du jeu et qui aime jouer, c’est toujours mieux, souriait le Béarnais. Quand il arrive à alterner avec les avants, les trois-quarts, à faire jouer après lui, c’est un régal pour nous. Ça donne de la confiance d’avoir un joueur comme ça avec soi. À titre personnel, je sais pertinemment qu’avec un tel ouvreur, je vais avoir des occasions, qu’il va me trouver les bons intervalles et nous permettre de jouer dans l’avancée. C’est assez énorme. Parfois, il est imprévisible mais même quand il prend ce genre d’initiatives, la plupart du temps, il se débrouille très bien tout seul."
La plupart du temps ? Précisément, et c’est bien là le dernier reproche qu’on lui sait adressé en haut lieu, notamment après le match contre les Blacks qui l’avait vu "gaspiller" deux situations en zone de marque pour tenter un peu trop vite le tout pour le tout, avec des coups de pied à suivre "50-50" et une pénalité snobée des 22 mètres face aux poteaux. Le revers de la médaille, forcément, d’un chef d’orchestre chez qui l’âme de soliste peut encore parfois se réveiller… Certains estimeront, à dessein, qu’une équipe ne saurait être championne avec un numéro 10 de la sorte, et que les vainqueurs du trophée Webb Ellis ont toujours misé sur des ouvreurs régulateurs comme les Pollard, Carter, Wilkinson, Fox, Lynagh, Larkham et compagnie. D’autres, au contraire, jureront que le premier sacre mondial du XV de France ne pourra passer que par l’acceptation de son potentiel déchet, partant du principe que le talent de Matthieu Jalibert rapporte à son équipe plus qu’il ne lui coûte. Et au milieu des deux camps coule une rivière, dont on se désespère qu’un pont parvienne un jour à les relier…