« Lignes d’action est un espace pour que des auteurs donnent leur point de vue et que le lecteur se fasse sa propre opinion »
Steinkis lance en 2026 la collection de BD d’essai « Lignes d’action », six ouvrages courts et à petit prix pensés pour nourrir le débat public à l’approche de la présidentielle 2027.
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Directrice éditoriale aux éditions Steinkis, Anne-Charlotte Velge est responsable de la nouvelle collection Lignes d’action, qui proposera de courts essais en bande dessinée dans la perspective de la présidentielle 2027. Six titres, six sujets de société confiés à un spécialiste et à un auteur de BD, dans un format de poche à petit prix. Elle en détaille la genèse, la fabrication et les ambitions.
Anne-Charlotte Velge, comment est né ce projet de « Lignes d’action » ?
Nous avions d’abord envie de réfléchir à ce que nous, en tant qu’éditeur, pouvions proposer pour la présidentielle. Ce sont toujours un peu des années difficiles : on vend très mal en librairie, ce ne sont pas des années consacrées à la fiction ou à la BD. Or, chez Steinkis, nous avons un catalogue de non-fiction et nous sommes une équipe qui discute beaucoup ; la politique est au centre de nos intérêts. Chacun s’est demandé comment il allait vivre l’élection de 2027. Et nous avons réfléchi à la manière dont, professionnellement, nous avions envie de participer au débat d’idées et au débat public, à notre échelle.
Nous voulions apporter une réponse d’éditeur, une réponse collective, à un moment où beaucoup d’idées vont circuler et où les gens auront envie de s’emparer de sujets qu’ils connaissent moins, de trouver de l’information, de la documentation, des points de vue différents. C’est comme cela que nous avons décidé de proposer une petite collection de six titres sur des sujets différents, en laissant des auteurs prendre la parole.
Nous voulions éviter les choses trop conventionnelles, avec le positif, le négatif et une synthèse au milieu. Il s’agissait de comprendre les enjeux, mais surtout d’avoir le point de vue de quelqu’un qui s’intéresse à ces questions depuis des années et qui a construit une pensée. On peut être d’accord ou pas : l’idée est de proposer un espace où les auteurs donnent leur point de vue et le lecteur se fait ensuite son opinion.
Quels sont les deux premiers titres ?
Le premier porte sur l’écologie politique, avec Alessandro Pignocchi, qui a déjà beaucoup publié chez nous – il a notamment signé la trilogie du Petit traité d’écologie sauvage. Le deuxième porte sur le travail, avec Max Lewko et Dominique Méda, sociologue très connue qui publie en BD pour la première fois.
Nous voulions apporter une réponse d’éditeur, une réponse collective, à un moment où beaucoup d’idées vont circuler
Comment s’est passée la collaboration avec Dominique Méda ?
Je connaissais son travail par ses ouvrages, notamment sur le sens du travail, mais aussi par ses chroniques dans Le Monde. C’était quelqu’un dont nous nous sentions proches et dont nous suivions les réflexions sur le travail. Je l’ai contactée en lui disant que nous étions un éditeur indépendant, que nous avions envie de proposer quelque chose autour de la présidentielle et que nous aimerions beaucoup qu’elle nous accompagne sur la question du travail, essentielle aujourd’hui.
Elle m’a répondu que, c’était amusant, elle y réfléchissait depuis un moment avec des collègues sans savoir par quel bout prendre la démarche et qu’elle serait ravie de faire quelque chose avec notre maison. Elle était un peu déstabilisée, parce qu’elle n’avait jamais écrit de BD et ne savait pas comment s’y prendre.
L’élaboration a été formidable : nous avons eu des réunions de travail et beaucoup discuté avec Max Lewko, avec qui nous avions déjà travaillé pour Le Cœur des sardinières, sur la grève des sardinières de 1924 – un auteur chez qui le travail est aussi au cœur de la réflexion. Dominique disait ce qui était important pour elle : qu’on parle de tel sujet, qu’il soit au cœur de l’album, il y a pour elle un vrai lien entre écologie et travail, un travail qui doit réparer le monde et faire sens. Elle a une pensée très structurée, ce qui est extrêmement agréable. Là où elle avait besoin d’aide, c’était pour faire vivre cette pensée.
Avec Max, les choses se sont très bien mises en place. Nous nous sommes placés dans le contexte d’un débat politique que l’on met en scène et qui est commenté par des travailleurs, venus d’endroits et d’époques différentes. Ils discutent, commentent et critiquent ce que les politiques disent du travail, en tant que personnes concernées. C’est là que Max a beaucoup apporté : incarner ces gens, leur donner des cheveux, des yeux, un corps. Ils ont vraiment coécrit : Dominique apportait la donnée et l’idée centrale de chaque séquence, et il s’agissait ensuite d’articuler ces éléments les uns aux autres.

Vous avez parlé de six titres. Les quatre autres thèmes sont-ils déjà choisis ?
Le thème de janvier sera l’abstention. Nous travaillons avec Agathe Cagé, politologue qui écrit Le Vol de la démocratie. Nous avions envie de mieux comprendre l’abstention et les pratiques de vote, et de réfléchir à ce qu’est la démocratie aujourd’hui - électorale, représentative, participative – et à toute la variété des manières dont les gens s’en emparent. Nous apportons aussi des chiffres : ce que représente l’abstention, la question du vote blanc. Le livre est pensé pour que le lecteur ait envie de participer à la démocratie, quel que soit son bord politique, de la manière qui lui convient et selon le parti avec lequel il se sent aligné, mais aussi selon sa façon de pratiquer la démocratie, car les formes se sont beaucoup diversifiées. Il sera fait avec Aude Massot, avec qui nous avons fait Chroniques du 115 et Une saison à l’ONU.
La forme sera très différente et intéressante : Agathe brise le quatrième mur, en mettant en scène à la fois des personnages, la dessinatrice et la scénariste, qui confrontent leurs points de vue. Nous convoquons aussi Pierre Rosanvallon et Habermas, pour apporter la pensée de ceux qui ont travaillé sur ces questions. Ce sera assez « montagnes russes », mais cela ressemble bien aux deux autrices.
L’idée est de retrouver l’identité singulière de chaque auteur dans chaque livre ?
Oui. Ce format court, auquel on est peu habitué en non-fiction et en essai en BD, fait qu’on retrouve beaucoup de la personnalité de l’auteur dans chaque album. C’est le cas avec Pignocchi, c’est passionnant. Et le livre de Dominique Méda ressemble à Dominique Méda : quelque chose de plus synthétique. Vraiment, la personnalité de l’auteur ressort beaucoup !
Quels sont les sujets suivants ?
En février, ce sera la santé : ce qui nous rend malades, les inégalités sociales de santé. Ce sera avec Pierre-André Juven, sociologue au CNRS, qui a beaucoup travaillé sur l’hôpital public, et avec Pozla, l’auteur de Carnet de santé foireuse – qui est d’ailleurs originaire de Picardie, même s’il vit maintenant au sud de Bordeaux. En mars, ce sera l’égalité abordée sous l’angle de l’héritage, avec Claire Alet et Benjamin Adam.
Et en avril, ce sera la jeunesse. Sur la question de la génération et de ses aspirations, de ce qu’on appelle « la jeunesse » comme miroir grossissant de la société. Combien de temps est-on jeune ? La question des 20-30 ans se pose, car aujourd’hui on est jeune bien plus longtemps. Qu’est-ce que cela représente, et quelles sont les aspirations de cette jeunesse ? Nous travaillons avec Anne Muxel, qui vient des sciences politiques, spécialiste de la jeunesse et des liens entre jeunesse et politique. Le dessinateur et coauteur sera Félix Auvard, un jeune auteur qui a récemment publié chez Dargaud une fiction intitulée Somerset Boy, ainsi qu’un livre chez L’Employé du Moi.
Les styles graphiques seront donc assez différents d’un titre à l’autre ?
Complètement. Nous n’avons pas du tout cherché une ligne graphique homogène ; l’idée était de laisser les auteurs s’exprimer.
Nous voulions proposer quelque chose de très différent : des livres petits, à 7,95 euros et qui seront tous imprimés en France, dont le sujet puisse intéresser et dont le prix ne soit pas un frein
Dans la démarche, avez-vous d’abord contacté les spécialistes, puis démarché un auteur ?
Cela dépend. Avec Dominique Méda, nous avons beaucoup discuté du style de dessin au début ; mais dès le départ, elle voulait travailler avec Max Lewko. Elle avait adoré Le Cœur des sardinières. C’est elle qui a dit « Je préférerais bosser avec lui. » J’avais moi-même beaucoup apprécié la collaboration avec Max sur Les Sardinières.
Pour Claire, il était évident qu’elle voulait recréer son duo avec Benjamin, après leur travail sur Capital et idéologie. Pour la santé, en revanche, nous voulions dès le début travailler avec Pozla ; c’était moins la question du spécialiste que celle de l’angle. Ce n’est pas la même chose de traiter la santé publique, les inégalités sociales de santé, l’hôpital ou la santé mentale. Chaque sujet peut être pris sous vingt angles. Nous voulions Pozla dès le début, mais il fallait aussi trouver la bonne manière de travailler pour identifier la bonne personne.
Vous évoquez un « format nomade » pour cette collection. De quoi s’agit-il ?
C’est un format A5, un peu comme un carnet Moleskine – un peu plus grand que le poche, mais dans cet esprit. Cela peut sembler étrange alors que chez Steinkis nous faisons plutôt de gros livres à forte pagination, qui prennent trois ans et se vendent entre 20 et 24 euros – ce qui n’est pas si cher, mais reste un budget. Là, nous voulions proposer quelque chose de très différent : des livres petits, à 7,95 euros et qui seront tous imprimés en France, dont le sujet puisse intéresser et dont le prix ne soit pas un frein. En travaillant sur une cinquantaine de pages, le temps de lecture n’est pas celui de Tropiques toxiques sur le scandale du chlordécone. C’est une pause que le lecteur peut s’offrir pour s’emparer d’un sujet. Les livres restent globalement assez denses, ne nous mentons pas, mais ce sont des bandes dessinées qui se lisent en une heure, une heure et demie selon les titres. On peut se les passer, les emporter… Je voulais que ce soient des objets de circulation ; c’était vraiment important, dans le format comme dans le prix.
La collection pourrait-elle se poursuivre au-delà des six premiers tomes ?
Oui, je le pense. D’abord parce que c’est une collection qui emballe les auteurs : cela leur plaît de travailler sur ces sujets de cette manière, avec un temps donné et de la contrainte.
Si elle marche bien, on peut imaginer que des auteurs aient envie de continuer à explorer un sujet dans ce format, ou que nous identifiions des thèmes non abordés qui nous permettraient de réagir à des sujets plus actuels.
Aujourd’hui, chez Steinkis, l’un des gros enjeux est justement de savoir quels seront les sujets de société de demain, puisque faire un livre prend deux ou trois ans. Nous avons par exemple un livre qui sort à la rentrée sur la bataille du glyphosate, sur lequel nous travaillons depuis longtemps ; on voit bien que la question du cadmium, celle de la santé, sont au cœur de nos préoccupations, mais quand nous l’avons lancé il y a deux ans, nous l’imaginions peut-être moins. Toute la difficulté est là. Avec une collection aux formats plus courts, davantage centrés sur le point de vue de l’auteur et la mise en récit de son travail de recherche, on peut réagir plus vite.
Combien de temps s’est écoulé entre l’idée et la première livraison ?
Pour l’instant, cela a pris du temps, parce que c’est un lancement de collection : il faut tout penser, tout construire, s’approprier une manière de faire. J’ai lu beaucoup de « tracts » et d’essais chez des confrères qui font plutôt du texte, pour comprendre comment s’approprier ce type d’écriture et l’adapter en BD : fait-on de la fiction ou non ? Tout était à construire, et il y a des titres sur lesquels nous avons un peu tâtonné. Si nous en refaisions deux ou trois pour 2028, nous les aborderions différemment, car il y aurait déjà quelque chose de construit, et les auteurs se positionneraient par rapport à ce qui a été fait. L’arbre de décision de Pignocchi, par exemple, est un dispositif inattendu et décalé par rapport à l’ampleur de la question de l’écologie politique. Je ne pense pas qu’un autre auteur voudrait refaire un « arbre de décision », mais peut-être que l’un d’eux se dira : « Cette mécanique est drôle, j’aimerais en trouver une autre. »
Vous qui avez suivi l’ensemble des livres ?
Oui, je travaille sur l’ensemble des livres et des sujets. Nous avons commencé à travailler sur la collection en janvier 2025, je crois, et dès l’été nous avions déjà les sujets et les personnes avec lesquelles nous avions envie de travailler. La réalisation a pris entre douze et dix-huit mois par album ; mais cela fait un moment que nous y réfléchissons et que nous travaillons dessus.
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