“Les meilleurs pompiers d’Espagne”: des bisons sauvent une zone naturelle des flammes en broutant
Lorsqu’un feu de forêt dévastateur s’est approché de sa ferme, au sud-ouest de Madrid, Raúl Rodríguez n’a eu d’autre choix que de fuir. Il a dû abandonner à leur sort ses chevaux de course, ses bovins et ses bisons. Pendant des heures, il a craint le pire. Mais à son retour, un petit miracle l’attendait : tous les animaux avaient survécu, en grande partie grâce au broutage des bisons et des bovins, qui avait ainsi freiné la progression du feu.
Karen Van Eyken
Source: HLN, El Mundo
28 juillet 2026, 13:10
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Il y a tout juste un an, en juin 2025, Raúl Rodríguez et son associé Víctor Manuel Alonso ont réintroduit, près de Madrid, une espèce un temps disparue de la quasi-totalité du Vieux Continent : le bison européen. Sur une grande partie de leur domaine de 240 hectares, ils ont ainsi créé le Bisonte Park, une réserve naturelle située dans une vallée entre les communes de Colmenar del Arroyo et Robledo de Chavela. Huit bisons d’Europe – six femelles et deux mâles – y vivent en semi-liberté parmi les chênes verts, les genévriers et d’autres espèces végétales indigènes.
“Grâce à des projets de réintroduction, le bison d’Europe paît à nouveau, pour la première fois depuis plus de 10.000 ans, dans la partie centrale de la péninsule ibérique”, ont fièrement écrit les deux agriculteurs sur Instagram. Et ce sont justement ces animaux qui allaient plus tard jouer un rôle crucial dans le sauvetage d’une grande partie de leur domaine et de leur cheptel.
Pas le temps d’évacuer
Le 24 juillet, vers 18 heures, Raúl a vu les flammes se rapprocher rapidement de ses terres. Robledo de Chavela allait être évacué et il a immédiatement compris que la situation devenait extrêmement dangereuse. Il a fait venir un camion pour évacuer ses chevaux. Mais avant même que le véhicule n’ait pu atteindre la ferme, les autorités ont bloqué la route d’accès. Personne n’a donc pu venir pour sauver les animaux.
Raúl s’est alors mis à courir dans tous les sens. Il a installé des points d’eau à différents endroits et a ouvert autant de barrières que possible, afin que les animaux puissent se déplacer librement et trouver eux-mêmes un refuge sûr. Au début, il a même ignoré l’ordre de la Guardia Civil lui enjoignant de quitter immédiatement les lieux.
“Je ne m’inquiétais pas trop pour les bisons”, confie-t-il au journal espagnol El Mundo. “Ce sont des herbivores qui, presque instinctivement, débarrassent leur habitat de la végétation dense. Pour les chevaux, c’était différent. Nous avons une jument qui a coûté un demi-million d’euros. Ce sont des chevaux de race pure d’origine anglaise. Certains ont même remporté de grands succès sur l’hippodrome de la Zarzuela.”
Panique
Quelques minutes plus tard, malgré le vacarme des flammes, Raúl entendit les cris de panique de son père et de Javier, un voisin qui s’était arrêté pour leur venir en aide. Les voies d’évacuation habituelles étaient déjà bloquées par l’incendie. Lorsque Raúl a levé les yeux, il a aperçu d’énormes flammes à à peine 250 mètres de là. Le feu commençait à encercler leur propriété.
Avec son pick-up, Javier a emmené Raúl et son père à travers des petits chemins de campagne. “Il nous a dit de le suivre parce qu’il connaissait encore une issue. Mais c’étaient des chemins à peine praticables, jonchés de pierres et parsemés de nids-de-poule profonds.”
Sur la gauche, les flammes ravageaient le paysage, passant parfois à environ quarante mètres de leur voiture. Raúl roulait aussi vite qu’il le pouvait, mais craignait en même temps de crever ou de rester coincé avec sa voiture. “Si le feu nous avait rattrapés, nous aurions été perdus. Les flammes se rapprochaient de plus en plus.”
“Il nous a sauvé la vie”
Des images d’un précédent incendie de forêt à Almería, au cours duquel des personnes avaient été surprises par les flammes alors qu’elles se trouvaient dans leurs véhicules et avaient perdu la vie, ont traversé l’esprit de Raúl. “Après les dix minutes les plus longues de notre vie, nous avons enfin aperçu des policiers. C’est là que nous avons su que nous étions en sécurité.”
Raúl et son père ont serré Javier dans leurs bras. “Il nous a sauvé la vie. Sans lui, nous n’aurions jamais trouvé cette issue.” À cause des embouteillages et des routes barrées, il leur a encore fallu quatre heures pour atteindre Madrid. Raúl n’a pas fermé l’œil de la nuit.
“Nous avons tous fondu en larmes”
Aux premières lueurs de l’aube, Raúl est reparti vers sa ferme, accompagné de son père, de son associé Víctor et de la vétérinaire Laura. Ils craignaient de retrouver les chevaux morts et carbonisés. Aux alentours de Villamantilla, une patrouille de la Guardia Civil les a interceptés, mais ils ont continué à vouloir rejoindre le domaine en empruntant des routes secondaires et des chemins de terre.
“Dès que nous nous sommes garés, nous avons vu les chevaux. Ils étaient en vie. Nous avons tous fondu en larmes”, raconte Raúl. “Ils avaient quelques égratignures et des blessures légères, mais ils allaient bien.”
Coupe-feu
Les 25 vaches et le taureau du domaine avaient eux aussi survécu à l’incendie. Mieux encore: en broutant l’herbe tout autour du pré des chevaux, les bovins de Raúl, notamment les bisons, avaient créé un coupe-feu naturel. Les flammes n’ont ainsi pratiquement pas pu se propager sur ses terres, et les chevaux ont été épargnés.
Au Bisonte Park, la différence avec les forêts noircies aux alentours était frappante. Grâce à leur broutage constant, les huit bisons d’Europe avaient maintenu la végétation de leur territoire courte et clairsemée, créant ainsi un coupe-feu naturel qui protégeait la réserve contre cette mer de feu. On peut même encore apercevoir ici et là de la végétation verte sur le domaine. Et surtout, tous les bisons se sont avérés indemnes.
Raúl a filmé le contraste saisissant entre ces deux zones. “Ici, où on ne peut toucher à rien, tout a brûlé”, a-t-il déclaré en filmant les environs noircis par les flammes, avant de se tourner vers son domaine. “Et c’est précisément là où déambulent les meilleurs pompiers d’Espagne – les bisons – qu’un coupe-feu naturel s’est formé.”
Critique
Outre un sentiment de soulagement, Raúl éprouvait également de la frustration. Selon lui, la réglementation environnementale rend l’entretien préventif des espaces naturels particulièrement difficile. L’abattage d’arbres, l’enlèvement de bois ou la réalisation de brûlages contrôlés nécessitent des autorisations, ce qui crée un imbroglio administratif qui, selon lui, empêche d’intervenir assez rapidement.
Raúl explique qu’il demande depuis des mois l’autorisation de débroussailler les abords d’un ruisseau situé sur son terrain. Il avait également dans le viseur d’autres zones envahies par les buissons, sans succès.
“Les éleveurs sont chassés des campagnes”, se plaint-il. “On n’a pas le droit de toucher à quoi que ce soit, sinon on est soit intimidé, soit exposé à une amende. Nous demandons simplement un peu de bon sens et moins d’obstacles.”
Sur son propre terrain, Raúl en voit, selon ses propres dires, la preuve: là où la végétation était dense et intacte, le feu a tout détruit. Là où ses bovins et ses bisons paissaient, le paysage a été en grande partie épargné. Pour lui, il n’y a donc aucun doute quant à savoir qui étaient ce jour-là les “meilleurs pompiers d’Espagne”.