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Les "funérailles célestes", ou comment les Tibétains jettent le corps des morts aux vautours

Des vautours tournent dans le ciel tibétain d'un bleu profond ce jour-là. On les imagine scruter une proie, en haut de la colline, avant de la dévorer. "Sky burial", explique un homme. "/célestes", en français. En l'occurrence, la proie est une dépouille humaine. Les habitants du Toit du monde qualifient cette disposition du corps de manière plus explicite (et forcément moins poétique) : "En tibétain, on parlera plutôt de le jeter ou de l'éparpiller pour les oiseaux", indique l'anthropologue Nicolas Sihlé, chercheur au Centre d'études sud-asiatiques et himalayennes (CNRS).

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Au Tibet, le sort réservé au corps après la mort varie selon les régions, le statut social du défunt et les circonstances. La crémation, l'enterrement et l'immersion sont également pratiqués, de même que la momification, réservée aux grands maîtres religieux. Dans un certain nombre de régions, du Tibet central à l'Amdo (au nord-est), l'offrande aux vautours reste néanmoins plus valorisée, en particulier dans les communautés pastorales, indique la chercheuse britannique Margaret Gouin, qui a consacré à ces pratiques une synthèse académique de référence, Tibetan Rituals of Death : Buddhist Funerary Practices (Routledge). Ces funérailles célestes ne peuvent en tout cas se pratiquer que dans les régions où restent des charognards. "La chasse aux animaux sauvages a été telle dans certains endroits qu'il n'y a plus autant de vautours qu'avant…", remarque Nicolas Sihlé.

Avec le développement du tourisme, les autorités chinoises ont réglementé l'accès de ces lieux aux "spectateurs" curieux, voire fascinés, qui veulent cocher cette case de leur bucket list.

Dans la banlieue de Lhassa, le monastère de Sera abrite un site jouissant d'une grande réputation dans le monde tibétain. "Les gens apportent les corps de très loin vers ce lieu de pèlerinage important", poursuit le tibétologue français. Il existerait plus d'un millier de sites d'exposition connus à travers le haut plateau, le plus grand étant celui du monastère de Drigung, selon Margaret Gouin. Celui de Sera bénéficie même d'un certain soutien des autorités chinoises, qui le considèrent comme "exemplaire". Après avoir envahi le Tibet en 1950, elles n'ont d'ailleurs pas cherché à interdire cette pratique mais, avec le développement du tourisme, elles en ont réglementé l'accès aux "spectateurs" curieux, voire fascinés, qui veulent cocher cette case de leur bucket list.

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Le corps découpé

Concrètement, les premiers jours après le décès, le corps est gardé dans la maison, replié en position fœtale. Dans la tradition tibétaine, un mort dont on ne s'occupe pas convenablement peut revenir sous forme de zombie — le ro-lang, littéralement "corps relevé" – et semer la terreur, rapporte Nicolas Sihlé. Pour l'éviter, on peut aller jusqu'à casser le dos du défunt. Puis le corps, couvert, est transporté hors du village sur une civière à quatre porteurs, jusqu'au "cimetière céleste", écarté en hauteur.

Dans la tradition tibétaine, un mort dont on ne s'occupe pas convenablement peut revenir sous forme de zombie.

Là commence la partie la plus troublante pour un regard occidental. Selon Margaret Gouin, parfois le corps est simplement entaillé avant d'être laissé aux charognards ; ailleurs, la chair est découpée lors d'une première distribution, puis les os sont brisés et mélangés à de la tsampa (farine d'orge grillée), du beurre ou des organes internes pour une seconde. "Les grands os vont être cassés, précise Nicolas Sihlé, et pour ceux que les vautours ne seraient pas en mesure d'ingérer, une fois cassés, ils sont mélangés à la cervelle. On les donne à la fin." Le soin apporté à ne rien laisser est révélateur : que tout soit consommé est considéré comme un bon signe.

sky burials
Les "ragyapa" sont des officiants chargés de préparer les dépouilles. ©Copyright (c) 2025 tolobalaguer.com/Shutterstock. No use without permission.

À Lhassa, une classe héréditaire de personnes, les ragyapa, était traditionnellement chargée de la découpe. Ailleurs, des groupes d'entraide locaux s'en occupent. Des religieux les accompagnent, en fonction du statut du défunt. L'un d'entre eux effectue parfois l'"appel des oiseaux", un rituel visant à attirer les vautours, en se servant d'une petite trompette confectionnée à partir d'un fémur humain. La famille proche, elle, reste souvent à l'écart : "Cette phase est trop difficile émotionnellement", indique Nicolas Sihlé.

Cette façon de se défaire du corps pourrait laisser croire qu'il est tenu pour négligeable. Il se révèle précieux, au contraire, dans le bouddhisme tibétain. "La vie humaine est considérée comme le seul type d'existence où l'on peut travailler vers sa libération, effectuer un travail de progression spirituelle", rappelle l'expert du CNRS. Le corps constitue dès lors, en quelque sorte, le précieux véhicule dans le cycle des renaissances. Offrir sa chair aux vautours est en outre considéré comme un ultime acte de générosité et de compassion envers d'autres êtres vivants.

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La mort apprivoisée

Dans le bouddhisme tibétain, la mort est considérée comme le passage d'une vie à la suivante, et non comme une (terrible) fin. Pendant les 49 jours du bardo, l'état intermédiaire entre la mort et la renaissance, "l'esprit voit, entend, sent ce qu'il se passe autour de lui", explique Nicolas Sihlé. Désorienté, il est guidé par des textes lus à voix haute, issus du Bardo Thödrol, publié en français sous le titre de Livre des morts tibétain et devenu un best-seller mondial. On l'encourage à garder son calme face aux 100 divinités — 42 paisibles, 58 courroucées — sur son chemin. Les pratiquants sérieux auront préparé ce passage, méditant chaque matin sur leur propre mort, à l'instar du Dalaï-Lama, le leader spirituel des Tibétains.

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Au 49e jour (après la mort), si tout se passe bien, on considère que la personne aura trouvé le chemin de la renaissance.

"Au 49e jour, si tout se passe bien, on considère que la personne aura trouvé le chemin de la renaissance dans une autre condition, dans une autre vie, pas nécessairement humaine." Ce jour marque la fin des contraintes de deuil les plus strictes ; il est permis à nouveau de se laver les cheveux ou de porter des vêtements propres, par exemple. Le deuil se prolonge encore jusqu'au Nouvel An tibétain suivant — Losar, en février ou mars, selon le calendrier lunaire — que la famille endeuillée ne fêtera pas. La vie sociale reprend ensuite son cours, avec la confiance que l'être perdu expérimente une nouvelle vie.

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