« Le tennis masculin ressemble désormais au tennis féminin » : les vérités de l'ex-entraîneur de Courier et Grosjean
Serena Williams et Carlos Alcaraz lors du double mixte à l'US Open.
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Frédéric Verdier 29/08/2026 à 14:01, Mis à jour le 29/08/2026 à 14:17
ENTRETIEN - À la veille de l'US Open, le légendaire entraîneur américain Brad Stine dresse un constat sur le tennis moderne.
Brad Stine a commencé sa carrière comme assistant coach dans le tennis universitaire, avant de devenir coach principal. Il a ensuite entraîné Jim Courier, qu'il a emmené à la première place mondiale et vers des victoires en Grand Chelem, puis Andreï Medvedev, finaliste à Roland-Garros 1999 face à André Agassi. Jonathan Stark, Mardy Fish, Taylor Dent, Sébastien Grosjean pendant deux ans - bref, un ponte du tennis mondial. Depuis six ans, cet Américain de 67 ans entraîne Tommy Paul, actuel top 20, ex-top 10, tout en étant entraîneur national à l'USTA. À la veille de l'US Open, il nous livre son regard sur le tennis actuel.
Paris Match : Avez-vous vu de grandes lignes changer dans le tennis au fil de toutes vos années d'entraîneur ?
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Brad Stine : La plus grande évolution, c'est le matériel. Les raquettes, les cordages - on remarque désormais chez tous les joueurs une puissance folle, une qualité de frappe bien supérieure à ce que je voyais avec Jim Courier à l'université. Les têtes de raquette étaient plus petites, le jeu était très différent. Je serais très content de voir les fédérations, l'ATP, la WTA, s'entendre pour en réduire à nouveau la taille. Le tennis est plus intéressant quand tout le monde, des pros aux amateurs, joue avec une raquette un peu plus petite. C'est plus fin, ça laisse la place à la créativité. Parce qu'honnêtement, les jeux sont devenus un peu ennuyeux, stéréotypés. Le tennis masculin ressemble désormais au tennis féminin : moins d'angles, moins de recherche de trajectoires. Tout le monde frappe, frappe, frappe. C'est tout, et c'est difficile de proposer autre chose.
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C'est presque entièrement la faute du polyester. Le cordage Luxilon a été, je crois, le premier vraiment différent : une rotation de balle incroyable, la balle prise dans les cordes d'une façon nouvelle - un grand changement au début des années 2000. Je me souviens qu'André Agassi avait accordé quelques interviews où il disait être passé au polyester vers la fin de sa carrière, et que ça avait tout changé pour lui.
Avec tous ces joueurs côtoyés au fil des époques, y a-t-il une qualité impossible à ne pas avoir pour atteindre le plus haut niveau ?
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Les plus grands, comme Jim, ont une qualité dans leur tête qu'ils ne perdent jamais : la croyance. Une confiance absolue en leurs capacités. Ceux qui gagnent les Grand Chelems ont cette assurance incassable - même en jouant très mal sur un point précis d'un match, quand la pression monte, ils trouvent leur jeu. Ils font quelque chose de spécial, ou trouvent une façon de gagner. Impossible de devenir champion sans ça. Cette conviction vient dès les juniors : tôt dans leur carrière, ils accumulent les succès, et cette certitude d'avoir un destin ne les quitte plus.
Je vois aussi une autre grande différence entre les meilleurs et les autres. Les joueurs très forts, quand ils mènent, jouent de la même façon, voire encore mieux - être en tête les libère. Les autres, souvent, se tendent, se déconcentrent et finissent par lâcher l'avantage. Les grands, eux, le gardent.
Jannik Sinner a mené contre Cerundolo deux sets à zéro et 5-1 avant de perdre. Comment un champion laisse-t-il filer un match dans ces conditions ?
On a vu que c'était d'abord physique, et que le physique a ensuite affecté le mental. Avec la chaleur. On sait maintenant qu'il n'est pas à l'aise dans ces conditions. À la fin, c'est son corps qui l'empêche de jouer. S'il est physiquement normal, il gagne ce match, c'est sûr.
… Ne pas trouver 4 petits points alors qu'ils le séparent de la victoire ! Ce n'est pas comme si ça arrivait au premier set.
C'est intéressant : il ne peut pas pousser, ne peut pas jouer comme d'habitude, alors son adversaire s'accroche sur chaque point et le fait jouer. Et physiquement, Sinner n'était vraiment pas bien. C'était peut-être une situation parfaite pour Cerundolo - un joueur qui ne rate pas une balle, qui se déplace très bien et qui produit des échanges très physiques.
Son absence à l'US Open change la donne...
Cette année à Roland-Garros, sans Alcaraz ni Sinner, j'ai vu bien plus de joueurs dans le vestiaire croire en leurs chances de gagner un Grand Chelem qu'à l'accoutumée. Ici à l'US Open, c'est pareil. On n'est pas sûr de Carlos, Novak Djokovic reste incertain physiquement sur le meilleur des cinq sets - il peut très bien jouer, mais il n'a plus gagné depuis un bon moment. Et Jannik n'est pas là.
Et Zverev, le vainqueur de Roland-Garros ?
Il aborde ce tournoi avec une nouvelle confiance, après son titre à Roland enchaîné avec une finale à Wimbledon. Les favoris sont peut-être encore les mêmes en apparence, mais on n'est sûr de rien. Il y a de nouveaux venus dans le top 10 très solides - Flávio Cobolli, par exemple, est excellent. Avant, avec le Big 3, puis Carlos et Jannik ensemble, on pouvait presque garantir de les retrouver en demi-finale, voire en finale. Maintenant, c'est beaucoup plus ouvert.
Carlos Alcaraz peut-il gagner l'US Open après quatre mois et demi sans compétition ?
Le plus difficile, c'est le premier match - on ne sait pas exactement où en est le poignet. C'est toujours très difficile d'être affirmatif sur un joueur blessé aussi longtemps. Au premier et deuxième tour, son niveau ne sera probablement pas celui de son dernier Grand Chelem, mais il devrait quand même gagner. S'il passe les deux ou trois premiers matches, au quatrième, je crois qu'il aura retrouvé son vrai niveau. Le point d'interrogation, c'est là, ces premiers tours.
Mentalement, Arthur Fils est très fort.
Arthur Fils, notre leader français : vous l'avez vu gagner Cincinnati et battre Tommy Paul à Miami, alors que Tommy avait quatre balles de match. Que pensez-vous de lui ?
Quel match, à Miami ? Je ne m'en souviens pas (rires). C'était incroyable, d'un niveau formidable des deux côtés. Sur le circuit, tout le monde connaît déjà ce qu'Arthur peut faire : un physique puissant et rapide, et pour moi, le plus grand coup droit du circuit en ce moment. Sa frappe est exceptionnelle, son service est puissant, tout est au point. Il a connu quelques blessures, s'est remis à gagner, puis a de nouveau été stoppé - un mois et demi à cause de son dos. Mais s'il reste en forme et s'aligne sur les grands tournois, il est clairement un joueur du top 10 et représente un danger pour tout le monde. Il a les moyens de battre Jannik, de battre Carlos. Enchaîner deux matches en quart ou en demi de Grand Chelem, on verra - c'est autre chose, mentalement - mais avec son jeu, il peut clairement faire de grandes choses.
Il a les armes, d'accord - mais a-t-il aussi l'attitude, la force de caractère, l'ambition ?
Pour moi, il a tout. Mentalement, il est très fort. Il va continuer à progresser avec son équipe, à trouver des solutions. Il a franchi un vrai cap à Cincinnati : trouver son meilleur tennis en finale, dans le troisième set surtout - il a montré de vraies ressources, un beau caractère. C'est annonciateur d'un grand avenir en Grand Chelem. Question de temps : il avance, et il s'est prouvé qu'il avait ce qu'il faut pour s'offrir les grands rendez-vous.