Le techno-féodalisme est déjà là : nos créations nourrissent des em...
L'intelligence artificielle a malheureusement très mauvaise réputation. On lui attribue une menace économique avec la suppression massive d'emplois, une menace écologique par l'utilisation disproportionnée des ressources énergétiques et naturelles, une menace existentielle avec la disparition hypothétique de l'humanité. Dans ce contexte, on en oublierait vite les bienfaits que l'IA peut procurer...
Toutefois, comme j'ai déjà essayé de le montrer dans de précédentes chroniques, ce n'est pas la technologie elle-même qui serait intrinsèquement mauvaise, mais les choix contestables d'entreprises sans foi ni loi.
Cette expression que l'on attribuait jadis aux barbares, fait référence aujourd'hui à certaines organisations humaines qui ne respectent ni une éthique élémentaire, ni la réglementation en termes de droits d'auteurs et des données personnelles, et qui, a contrario, suivent leurs propres règles, celles de la recherche d'une valorisation boursière maximale. Prenons l'exemple du leader de l'intelligence artificielle générative musicale. Je ne leur ferais même pas l'honneur de citer son nom. Tout ceux qui s'intéressent à la musique savent à qui je fais allusion.
Des centaines de milliers d’heures de musique ont été utilisées illégalement pour entrainer leur IA.
Un hacker a réussi à se procurer le code source utilisé par l'entreprise sur la période couvrant 2023 et 2024. Comme on le supposait, les concepteurs ont délibérément violé le droit d'auteur pour entrainer leur IA. On parle de centaines de milliers, voire de millions d'heures de musiques et de podcasts « aspirées » sur Youtube et autres plateformes, en masquant le piratage au travers de serveurs proxy.
Prise les doigts dans le pot de confiture, pour sa défense, l'entreprise argumente sur son bon droit d'utiliser la musique comme le ferait tout musicien pour apprendre à jouer d'un instrument. Selon eux, c'est du « fair use », c'est-à-dire la possibilité d'utiliser des contenus sans autorisation préalable des ayants-droits. Pour simplifier, l'utilisation doit être à des fins éducatives ou de critique, la portion utilisée doit être réduite par rapport à la totalité de l'oeuvre, et ne pas avoir une incidence sur la valeur de l'œuvre. Dans les faits, le « fair use » est très restrictif et soumis à l'appréciation des juges en cas de conflits.
Nul besoin d'être un spécialiste du droit pour se rendre compte qu'utiliser sans consentement des contenus protégés par le droit d'auteur pour créer une plateforme capable de générer industriellement de la musique à des fins strictement financières n'est absolument pas comparable à un musicien travaillant pendant des années son instrument. Alors qu'il y a quelques années, on pendait haut et court des particuliers ayant téléchargé quelques contenus sur les réseaux, on se demande pourquoi ces entreprises n'on pas été condamnées immédiatement à cesser leurs actions illégales et à dédommager les ayants-droits.
Le pire du peer (pardonnez-moi ce mauvais jeu de mots) est que cela a également un effet dévastateur sur l'industrie de la musique et les musiciens indépendants, déjà mis à mal avec les plateformes de streaming. Les majors quant à elles jouent un double jeu et comptent bien tirer profit de ce far west technologique. Reprise par des économistes, la science-fiction (par exemple Dune de Frank Herbert) avait introduit le concept de « techno-féodalisme » : les nouveaux seigneurs du monde sont les
milliardaires à la tête des grandes entreprises technologiques qui prospèrent en exploitant les données et contenus créés par les nouveaux serfs (nous), comme le faisaient les seigneurs à l'époque féodale avec les terres. Les données ont remplacé la terre, mais le principe de domination est le même.