IA : pourquoi le risque d'extinction sert les géants de la tech
L’IA va-t-elle anéantir l’humanité? Faut-il ralentir son développement? Après une semaine marquée par une série de mises en garde venues du cœur même de cette industrie, le débat s’est intensifié. Mais selon le journaliste spécialisé Olivier Tesquet, il faut lire ces avertissements à l'aune des intérêts économiques des entreprises qui les portent.
Invité vendredi dans l'émission Tout un Monde, Olivier Tesquet, journaliste à Telerama et spécialiste du numérique, estime qu'il ne faut ni contester la crédibilité scientifique de figures comme Yoshua Bengio et Geoffrey Hinton, deux figures majeures de la recherche en intelligence artificielle, ni réduire leurs alertes à une réaction irrationnelle.
Selon lui, les inquiétudes liées à l'IA sont réelles, mais elles ne doivent pas faire oublier que les discours sur le risque existentiel sont largement portés par les géants du secteur. "Plutôt que de se poser la question de savoir s'ils ont tort ou raison, il ne faut pas occulter le fait que ce bruit de fond vient d'abord du cœur des entreprises", souligne-t-il.
Ce sont avant tout des patrons de la tech, des milliardaires. Et chaque fois qu'ils s'expriment, il faut entendre ce qu'ils disent à travers ce prisme-là
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Pour illustrer son propos, le journaliste évoque le cas d'Anthropic, fondée par Dario Amodei après son départ d'OpenAI sur fond de désaccords concernant la sécurité de l'IA. A ses yeux, la croissance fulgurante de l'entreprise montre qu'il ne faut pas seulement considérer ses dirigeants comme des experts de l'intelligence artificielle, mais aussi comme des patrons de la tech à la tête d'intérêts économiques majeurs.
>> Ecouter aussi le reportage de l'émission Tout un Monde :
Depositphotos - Andrew Ostrovsky
La bataille pour la domination du marché
"Ce sont avant tout des patrons de la tech, des milliardaires. Et chaque fois qu'ils s'expriment, il faut entendre ce qu'ils disent à travers ce prisme-là: leur objectif est de garantir et de maintenir une position dominante, d'atteindre la plus forte valorisation possible", ajoute Olivier Tesquet.
Selon lui, ces discours alarmistes contribuent à souligner la puissance exceptionnelle de cette technologie, ce qui peut renforcer l'attrait des investisseurs et conforter la position des acteurs dominants du secteur.
Le journaliste met également en garde contre le risque de voir émerger une réglementation favorisant les entreprises déjà en place. "Parmi les scénarios évoqués, l'idée d'une capture réglementaire, c'est-à-dire de mettre en place des règles d'accès au marché tellement restrictives qu'elles empêchent de nouveaux acteurs d'entrer et solidifient les positions dominantes des acteurs déjà très fortement capitalisés, comme Anthropic ou OpenAI, me semble beaucoup moins spéculative que les discours sur l'extinction de l'humanité", estime-t-il.
Controverse autour du statut de lanceur d'alerte
Après la démission de Jacob Coxon, chercheur chez Anthropic, qui a publiquement alerté sur les risques existentiels liés à l'IA, Olivier Tesquet conteste son statut de lanceur d'alerte.
Un salarié qui quitte une entreprise en expliquant qu'il existe une chance sur dix que l'humanité disparaisse à un horizon plus ou moins déterminé, ce n'est pas une information
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"Je ne le considère pas comme un lanceur d'alerte, non pas parce que je remets en cause sa sincérité, mais parce qu'un lanceur d'alerte quitte une entreprise avec des informations ou des documents qui révèlent quelque chose, un dysfonctionnement jusque-là caché. Un salarié qui quitte une entreprise en expliquant qu'il existe une chance sur dix que l'humanité disparaisse à un horizon plus ou moins déterminé, ce n'est pas une information, c'est un horizon eschatologique qui, par ailleurs, colle complètement au discours de ces entreprises".
Olivier Tesquet relève également que Jacob Coxon a été félicité publiquement par un responsable d'Anthropic après sa démission. Un élément qui, selon lui, contraste avec l'image classique du lanceur d'alerte, généralement en opposition avec les intérêts de son ancienne entreprise.
Propos recueillis par Eric Guevara-Frey
Adaptation web: Miroslav Mares