taraskuzio.com

Le Rancard du week-end| Félix, 17 ans, d'Ouffet : "On ne manifeste pas par plaisir mais par conviction"

Félix, pouvez-vous vous présenter en quelques mots…

J'ai 17 ans, je suis en rhéto à l'ILC Saint-François d'Ouffet. Il y a deux ans, j'ai rejoint le Comité des élèves francophones (CEF). J'avais vraiment envie de pouvoir porter la voix des élèves, qu'il y ait de la concertation. À l'époque, c'est un projet sur l'hygiène des sanitaires dans les écoles qui m'avait interpellé et poussé à m'impliquer. Mais c'est aussi dans un but plus général : permettre aux élèves du secondaire d'être entendus.

Vous avez participé à de nombreuses manifestations depuis jeudi dernier ?

Mon école est en zone rurale, plus éloignée et il n'y a pas vraiment eu de manifestations. Mais j'ai fait partie de certaines mobilisations, notamment aujourd'hui (vendredi) à Bruxelles. C'est surtout en tant que membre du CEF que je me suis investi ces derniers jours, avec un gros travail de suivi, notamment pour récolter le sentiment des élèves sur leur vie à l'école, sur leur colère, leurs motivations.

À Bruxelles, on a vu aussi un déferlement de violence, notamment d'une centaine de jeunes venus en marge de la manifestation, pour "casser" ?

Oui ce vendredi, c'était très tendu. Oui, il y a eu ces jeunes casseurs mais on ne parle pas de tous ceux qui étaient dans le cortège principal. Il y avait là ce vendredi un immense bloc jeunesse qui manifestait dans le calme. Et c'était finalement la majorité des jeunes.

Quel a été le rôle du CEF ces derniers jours ?

On a été contacté par le cabinet de la ministre Glatigny qui a demandé à rencontrer les jeunes. Nous avons réuni une dizaine d'élèves (de toutes les provinces et réseaux confondus) pour aller au rendez-vous. Et nous avons organisé une grande réunion de préparation pour établir les revendications et les argumenter clairement, concrètement.

Le CEF a-t-il aussi coordonné les mouvements de mobilisations et de blocus des écoles en Wallonie et à Bruxelles ?

Non parce qu'en fait, les mouvements existent via des petits groupes, généralement liés aux écoles. Par contre, nous sommes là pour récolter la parole et les revendications des jeunes et les rendre visibles. Il y a vraiment eu un gros travail pour aller à la rencontre des jeunes.

Et justement, ces revendications déposées sur la table de la ministre, quelles sont-elles concrètement ?

On retrouve la revalorisation du métier d'enseignant, dans la mesure où c'est un métier en pénurie, ce qui a des conséquences directes sur notre enseignement. On demande aussi de retirer la réforme des deux périodes en plus pour les professeurs qui engendre beaucoup de problèmes. On a des classes qui sont surchargées, on a des cours qui sont partagés entre plusieurs professeurs. C'est donc très compliqué d'apprendre correctement. Une autre demande, c'est la revalorisation du qualifiant et, de manière générale, de l'image qu'il renvoie. On a une grande revendication sur l'égalité des chances : il faut donner les moyens aux écoles d'être inclusives, faire en sorte que les différences de milieu de vie et de milieu sociaux soient gommées en appliquant des méthodes pédagogiques différentes selon les établissements. Et puis il y a, évidemment, des revendications sur la qualité du matériel des infrastructures : problèmes de chauffage, de toiture, d'isolation, manque de matériel, de chaises, de tables. Ça fait beaucoup…

La réunion avec la ministre a-t-elle donné satisfaction? Qu'a-t-elle proposé ?

Globalement, on ne peut pas dire que les élèves présents ont été convaincus par les réponses de la ministre. Elle a été très claire : il y a des choses sur lesquelles elle ne changera pas d'avis, notamment sur les deux périodes en plus. Par contre, on a observé une prise de conscience de la ministre sur le fait que les jeunes s'engageaient par volonté, qu'ils croyaient en leur cause et qu'on n'était pas instrumentalisé. Maintenant la question, c'est de savoir s'il y aura des suites, des actes. Elle a montré sa volonté de concertation en promettant aux élèves un moyen de donner leur avis de manière institutionnelle, au sein dans l'école. C'est un point essentiel car actuellement, les élèves n'ont que la rue pour s'exprimer. Ils n'ont pas le droit de vote ni de lieux de concertation dans leurs écoles sur ce que décident les politiques. Mais ça va prendre du temps. Or, il y a urgence.

Que se passe-t-il à présent ? Quel est le mot d'ordre pour les jeunes ? Continuer à manifester ou attendre des propositions concrètes ?

Le CEF ne peut pas donner un mot d'ordre particulier, une consigne précise. Car les groupes sont des petites cellules dispersées, autonomes. Mais je pense que les jeunes et leurs enseignants vont continuer le combat et on soutiendra cette mobilisation.

Comment analysez-vous ce phénomène de contestation étudiante qui s'est répandu comme une trainée de poudre depuis jeudi dernier ?

Si on prend un peu de recul, on voit que les manifestations des profs en janvier et en mai dernier avaient déjà été suivies par les élèves. On y dénonçait des mesures qui nous paraissaient problématiques et dangereuses pour les qualités de l'enseignement. Aujourd'hui, la colère a repris car on observe concrètement, dans nos classes, nos écoles, les conséquences concrètes de ces mesures. On n'a plus d'autres moyens que la rue pour dire stop !

Et la violence, les dérapages, le vandalisme sont-ils justifiés ? Les cautionnez-vous ?

On ne peut pas encourager la violence, mais il faut savoir que les groupes de casseurs sont certes composés de gens qui ne sont pas étudiants et qui s'infiltrent mais il y a aussi des élèves. Et pour eux, le vandalisme est une forme de réponse à la violence sociale. Il faut pouvoir l'entendre. Par contre, on regrette qu'à certains moments, les mesures de répression des forces de l'ordre sont disproportionnées. Je l'ai vécu ce vendredi à Bruxelles contre des manifestants pacifiques dans le cortège officiel. Il y a une escalade.

Pour arriver à une telle colère des jeunes, n'y a-t-il pas eu un continuum de mesures prises depuis des années, au détriment des élèves ?

Oui, là, on a atteint le sommet dans le choc des mesures prises. Il y a toujours eu des défauts dans l'enseignement, c'est normal, mais ces mesures brutales ont été le coup de massue.

Et sentez-vous un décalage entre le discours politique et votre vie scolaire au quotidien ?

Il y a clairement le sentiment de ne pas être écouté et d'être méprisé par les politiques. Il y a un fossé. On ne peut pas passer son temps à affirmer que la jeunesse est la meilleure du pays, son avenir, et décider volontairement de désinvestir dans cette jeunesse. Oui, la situation financière de la FWB est dans le rouge mais la jeunesse, on ne devrait pas y toucher. Parce que sacrifier une génération maintenant, c'est sacrifier celle dans 20-30 ans.

C'est donc ici et maintenant que ça doit se passer ?

Il faut avoir le courage de dire stop aujourd'hui. On est convaincu de ce qu'on ne veut pas pour notre avenir, de ce qu'on ne veut pas pour la jeunesse. Vous savez : on ne manifeste pas pour le plaisir mais par conviction.

Quel message voulez-vous faire passer aux élèves ?

C'est de suivre leur volonté et que tant qu'ils auront l'impression de ne pas être suffisamment entendus, il faudra continuer à se mobiliser.

Pour accéder à cet article, veuillez vous connecter au réseau internet.