taraskuzio.com

Le nombre de décès en itinérance a bondi de 182 % en 4 ans

Entre 2020 et 2024, au moins 400 personnes sans-abri sont mortes au Québec, ce qui correspond à une augmentation vertigineuse de 182 %.

Selon les statistiques, Montréal présentait le taux de mortalité par habitant le plus élevé, suivi de la région de l’Outaouais.

Avant l’initiative en question, aucune statistique n’était disponible sur le nombre annuel de décès de personnes sans-abri au Québec.

Ces chiffres alarmants sont toutefois incomplets et sous-estiment le nombre réel de décès, car seuls ceux ayant fait l'objet d'une enquête du bureau du coroner sont comptabilisés. Une telle démarche est déclenchée lorsqu'une mort survient dans des circonstances floues.

La deuxième phase de recherche a été lancée ce mois-ci pour compter plus précisément les décès non examinés par le coroner. Un formulaire existe désormais en ligne, permettant à quiconque de signaler le décès d’une personne en situation d’itinérance, a expliqué l'une des membres de l'équipe de recherche, Léonie Archambault.

Un tel système est déjà en place à Toronto, ce qui permet d'accéder en temps réel à un portrait réaliste de l'ampleur de la situation, a ajouté la chercheuse à l'Institut universitaire sur les dépendances et professeure associée à l'Université de Sherbrooke.

Elle souhaite que le gouvernement prenne en compte les données qui vont émaner de cette recherche pour offrir une réponse vraiment adaptée aux besoins des personnes qui sont en situation d'itinérance et de mettre en œuvre les actions de santé publique pour prévenir les décès évitables.

Soraya Martinez Ferrada pleure, un mouchoir à la main.

La mairesse de Montréal, Soraya Martinez Ferrada, avait versé des larmes lors d'un point de presse après avoir annoncé la mort de deux itinérants, le 26 mars 2026. (Photo d'archives)

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Le bureau du coroner avait par ailleurs déclenché une enquête sur les décès d’itinérants à Montréal, en avril dernier, après le point de presse de la mairesse de Montréal, Soraya Martinez Ferrada, qui avait révélé publiquement que deux personnes en situation d'itinérance étaient décédées en moins de 24 heures.

La variable du genre

Les hommes sans-abri avaient une espérance de vie moyenne d’environ 47 ans, comparativement à 80 ans pour ceux ayant un logement stable. La disparité chez les femmes était encore plus grande, celles qui vivaient dans la rue mouraient en moyenne à 42 ans, contre 84 ans pour celles ayant une adresse fixe.

Bien que le nombre de personnes sans domicile fixe soit comparable entre les genres, les expériences qu'elles vivent diffèrent grandement. En effet, les hommes tendent à être plus visibles dans l’espace public, tandis que les femmes composent la majorité des sans-abri qui vivent dans l’ombre.

Or, selon les recherches effectuées par l’Université de Sherbrooke en itinérance, l’augmentation des décès chez les sans-abri est plus marquée chez les femmes (211 %) que chez les hommes (175 %).

De plus, ce sont environ 35 % des 400 décès qui étaient en itinérance cachée, une réalité préoccupante, selon Mme Archambault, parce que ça nous montre que ça demeure des situations qui sont largement invisibilisées.

Itinérance cachée

Cette forme d’itinérance est souvent caractérisée par le fait d’être hébergé temporairement par la famille ou les amis en raison de l’absence d’autres solution de logement. Il n’existe pas de consensus international sur la manière de définir l’itinérance cachée. Par ailleurs, en raison de sa nature mouvante, ce phénomène social est particulièrement difficile à quantifier. En effet, les personnes concernées sont souvent difficiles à atteindre, ce qui rend difficile le comptage et la recherche sur ce sujet.

Source : Institut de la statistique du Québec (nouvelle fenêtre)

Un facteur contribuant à cette tendance genrée est que les femmes en situation d'itinérance sont exposées à des dangers accrus dans la rue en termes de violence. Elles peuvent être craintives d'aller dans les refuges mixtes justement par crainte de s'exposer à des situations de violence, a-t-elle précisé.

Les ressources communautaires ont été traditionnellement conçues pour répondre aux besoins des hommes, ce qui n’est pas toujours compatible avec ceux des femmes.

Derrière les chiffres, une communauté choquée

En tant que présidente-directrice générale (PDG) du Chaînon, Sonia Côté n’est pas surprise par ces statistiques, car elle est quotidiennement en contact avec des femmes en situation de précarité.

C’est un sujet qui est rarement ou sinon jamais abordé. Ça met en lumière ce que nous voyons sur le terrain, donc on est tout à fait en accord avec les données dites dans ce rapport, a-t-elle dit.

Mme Côté a soutenu que la demande de services d’hébergement pour femmes est manifeste, puisque son organisme fonctionne à capacité d’accueil maximale et doit refuser de nouvelles bénéficiaires chaque jour.

On reçoit plus de 2300 [visites] par année, a indiqué la PDG de l'organisme communautaire montréalais, en précisant que plus de 1600 d'entre elles étaient des femmes distinctes.

Profil d'une femme emmitouflée dans ses vêtements, assise dans un escalier.

La majorité des personnes en situation d'itinérance cachée sont des femmes. (Photo d'archives)

Photo : iStock

La grande pauvreté, le manque de ressources et les enjeux de santé constituent leur dominateur commun, a-t-elle souligné.

On voit la grande fragilité des femmes et quand elles arrivent au Chaînon, elles ont épuisé toutes leurs ressources et leur réseau, elles sont devant rien, et quand je dis rien, ça veut aussi dire sans espoir.

De son côté, la directrice clinique de La rue des Femmes, Louise Waridel, s'est dite extrêmement choquée d'apprendre qu'il y avait un taux de mortalité qui était aussi haut, même si elle a avoué qu'il est clair que ce portrait sous-représente la réalité.

À La Rue des Femmes, on a une vision qui est limitée, parce qu'on a connaissance des décès qui touchent les femmes qu'on connaît et qu'on accompagne. D'avoir cette vision-là au niveau du Québec, c'est extrêmement choquant, a-t-elle témoigné.

Son organisme offrant diverses ressources aux femmes, notamment en matière de logement, a perdu cinq de ses bénéficiaires en deux mois, un coup dur pour les équipes.

Ce sont des femmes avec qui on développe un lien et ça devient presque une famille, a-t-elle raconté.

Quand elles partent, on ne se le cachera pas, ce sont toujours des décès qui sont difficiles, où on ne le voit pas venir. Il y a de la violence et de l'injustice, parce que le système n'a pas su répondre, n'a pas su aider là où il fallait. On les voit partir beaucoup trop jeunes, donc l'impact est énorme pour tout le monde, pour les autres femmes et pour les travailleuses.

Avec les informations de CBC News