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“Le Mouvement” de Douce Dibondo, un geste littéraire renversant | Les Inrocks

Connue pour son travail journalistique engagé et politique, elle publie “Le Mouvement”, un premier roman audacieux et puissant sur les failles des milieux militants radicaux et sur la reconstruction par l’art.

Dès sa première page, Le Mouvement frappe par son audace stylistique. Sa forme ultra-contemporaine secoue les règles de ponctuation, mêle prose et poésie, introduit l’écriture inclusive, encore utilisée très marginalement en littérature, hybride les niveaux de langue. La plume de Douce Dibondo, dynamique et sensible aux formes, aux couleurs, aux sens, épouse parfaitement le milieu queer, décolonial, écologiste et féministe qu’elle décrit. La fluidité de la langue est aussi celle de ses personnages, qui essaient de faire advenir un nouveau monde.

Il a pourtant fallu du temps pour que l’autrice ose la fiction. L’écrivaine, née en 1993, s’est d’abord fait connaître pour son travail de journaliste et pour son passionnant essai La Charge raciale, qui théorisait ce que cela coûte de “tout planifier quand on évolue dans des milieux majoritairement blancs et qu’on ne l’est pas”. Pourtant, elle se passionne très tôt pour la littérature. “Enfant, je me servais dans les livres de ma sœur, nous explique-t-elle. J’aimais ce sentiment de fièvre d’accéder à des mondes qui m’étaient étrangers.”

“Déboulonner les statues, reprendre la rue avec des collages, renverser les choses”

En marge de ses articles, qui sont nourris par ses études de sociologie et s’intéressent notamment aux questions LGBTQIA+ et à l’afroféminisme, elle écrit de la poésie, des romans et des nouvelles. “Un moyen de continuer à être en lien avec la petite fille que j’étais, qui rêvait d’être une star.”

C’est la poésie, justement, qui l’autorise à se reconnaître enfin “créatrice”. Elle publie deux recueils aux éditions Blast : métacures (2023) et infra/seum (2024). On retrouve, dans Le Mouvement, beaucoup de cette forme poétique libre et expérimentale. Le roman raconte l’histoire d’une jeune femme qui, après la mort de sa sœur jumelle, enquête pour retrouver la trace de l’homme qui l’a détruite. Un homme qui se disait de gauche, antiraciste, écologiste, féministe.

La très belle idée narrative de Dibondo est d’embrasser le point de vue de la défunte. Elle observe la vengeance de celles qui lui ont survécu. L’autrice voulait raconter ce désir collectif né à la période du Covid de “déboulonner les statues, de reprendre la rue avec des collages, de renverser les choses”. “À l’époque, raconte-t-elle, on a élargi les cercles qui étaient en non-mixité de genre et de race, on a fait confiance, et puis on s’est rendu compte qu’on avait fait entrer le loup dans la bergerie.” 

“Nous sommes tout le temps en train de sauver le monde et de le détruire”

La fiction lui permet d’aborder les failles de ce milieu qu’elle connaît bien avec finesse et nuances. Le Mouvement est la jonction entre nos vies politiques et nos vies intérieures. Je crois en une politique des affects, qui ne sépare pas l’esprit et le corps.” Cette forme romanesque peut aussi, elle l’espère, attirer des personnes qui “sont allergiques aux assemblées générales, aux piquets de grève”.

Un moyen de leur dire “Regardez comme nous sommes fragiles et vulnérables, malgré nos engagements et nos horizons politiques. Entrez en empathie avec nous”. Douce Dibondo aborde aussi le sujet de la violence, de la vengeance. Et surtout d’une possible réparation par l’art et la performance collective. “Je ne dis pas que l’art sauvera le monde, mais que l’art sauve le monde, explique l’autrice.

Le changement de temps de conjugaison informe sur le fait que nous sommes tout le temps en train de sauver le monde et de le détruire.” Le Mouvement décrit un geste artistique qui “inspire à pleins poumons le deuil, la colère, la tristesse, la rage, l’impuissance” et sait “qu’au moment de l’expiration tout cela sera transformé en autre chose”. En l’occurrence en un livre d’une grande force politique et littéraire.

Le Mouvement de Douce Dibondo (Rivages/“Littérature française”), 256 p., 19 . En librairie le 19 août.

  • cafeyn