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Le condor des Andes, messager des dieux en sursis

Huambo, sud du Pérou, fin novembre. Pendant que les marcheurs arpentent le magnifique canyon de Colca par 40° à l'ombre, des dizaines d'autocars déversent des flots de touristes moins aventureux le long de la route 106 qui le surplombe. Dès leur sortie du bus climatisé, smartphone rivé droit devant eux, les visiteurs filment la star des lieux.

Aussi improbable que cela puisse paraître, le condor se tient là, face à eux, ailes déployées sur plus de trois mètres. Quand celui-ci leur annonce en espagnol que le selfie coûte 50 sols (environ 12 euros), beaucoup de visiteurs se prêtent au jeu. Il est vrai que le courageux intermittent venu gagner sa croûte sous les traits du rapace plus vrai que nature avec sa tête toute rouge enfouie dans les plumes de synthèse.

Colca
Colca ©D.R.

D'autres visiteurs contournent le malheureux, se rendent jusqu'à la barrière de bois qui les séparent du vide, et fixent le soleil. Mauvaise idée sur papier, démarche inévitable dans les faits pour qui veut repérer l'imposant rapace. Le condor passe la majeure partie de son temps à planer entre 3 000 et 6 000 m d'altitude, profitant de la portance ascendante des courants d'air chaud pour effectuer des centaines de kilomètres à moindre effort, et repérer les carcasses d'animaux dont il se nourrit. Aujourd'hui, essentiellement des chèvres, chevaux vaches et moutons.

Historiquement, des lamas, guanacos et autruches, qui lui fournissaient une alimentation particulièrement faible en cholestérol, ce qui pourrait expliquer son exceptionnelle longévité.

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Des Paracas à Bolivar

Bien avant les Incas (XIIIe – XVIe siècles après JC), la civilisation Paracas (XIIIe – IIe siècle avant JC) vénérait l'animal tel un dieu. En 2008, un gigantesque dessin de condor, vieux de 2800 ans et attribué aux Paracas, était d'ailleurs identifié dans la vallée d'Ica, à quelques dizaines de kilomètres du canyon de Colca.

Près de 2000 ans plus tard, voilà l'oiseau rétrogradé au rang de "messager" entre l'homme et les divinités. Comme l'illustre encore superbement le site du Machu Picchu, les Incas placent le rapace dans un trio sacré où le condor incarne le ciel, le puma la terre et le serpent le monde sous-terrain.

Lorsque Simon Bolivar lance sa révolution contre le colonisateur espagnol en 1810, ces figures mystiques reprennent leurs droits et bien davantage : elles créent un lien fondamental entre les civilisations précolombiennes et les nouvelles républiques ainsi libérées. Ni une ni deux, le condor éjecte la couronne et s'affiche sur les armureries de la Colombie, de l'Équateur, du Chili, du Pérou et de la Bolivie.

Partout, l'oiseau incarne la puissance, la protection et la liberté, mais ne figure curieusement pas sur le drapeau péruvien où on lui préfère une couronne de houx, une vigogne et une branche de quinquina. Symboles du littoral, des Andes et de l'Amazonie, soit les trois grands écosystèmes péruviens.

Qu'importe, le musicien et musicologue Daniel Alomia Robles en fait un hymne national non officiel en 1913, en composant "El Condor Pasa", avant d'être repris des décennies plus tard par Simon & Garfunkel.

Carcasses empoisonnées

Doté d'une morphologie extraordinaire (plus d'1m20 de hauteur) ayant traversé les millénaires, le Condor est menacé d'extinction depuis plusieurs années. Monogame, fidèle et moyennement porté sur la reproduction, il n'a qu'un seul partenaire à vie et pond peu. Les autorités de différents pays andins ont bien lancé des programmes de conservation et de réintroduction mais, comme partout, la destruction de l'habitat naturel du condor et ses interactions indésirables avec l'homme le déciment.

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En 2018, 34 spécimens sont morts en Argentine après avoir consommé des carcasses empoisonnées. Trois ans plus tard, 35 condors perdaient la vie dans des conditions similaires en Bolivie. Et si tous ces visiteurs se pressent sur les hauteurs du canyon de Colca aujourd'hui, c'est parce qu'il s'agit de l'un des derniers endroits de la planète où le condor peut facilement être observé.

Si vous n'avez pas la patience requise, vous pouvez toujours prendre un selfie avec le spécimen humain en payant les 50 sols demandés.

condor
July 10, 2024, Arequipa Peru. Condor viewpoint in the Colca Valley, tourist interacts with a human condor character. Arequipa. ©Copyright (c) 2024 Milton Rodriguez/Shutterstock. No use without permission.

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