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Cannabis aux Etats-Unis : un marché légal entre boom et crise

Un marché de plusieurs dizaines de milliards s'est construit autour du cannabis légal en Amérique du Nord. Mais derrière le boom apparent se cache une industrie instable qui peine à écouler tout son stock. L'autorisation de la marijuana est d'ailleurs remise en question dans certains Etats américains pour des raisons de santé publique.

Le cannabis a connu des hauts et des bas en Amérique du Nord. En 1971, Richard Nixon déclare l'abus de drogue "ennemi public numéro 1". Le président républicain classe les stupéfiants en cinq catégories et, contre l'avis de ses propres spécialistes, place la marijuana dans la première, celle des substances les plus nocives et addictives, aux côtés de l'héroïne et du LSD.

Nixon veut faire d'une pierre deux coups: mettre au ban les mouvements contestataires, où circulent les psychotropes, et résoudre ce qu'il considère comme un problème de santé publique. Sa classification a traversé les présidences américaines qui ont suivi.

Au tournant du millénaire, l'étau se desserre dans certains Etats, même si le produit reste illégal au niveau fédéral. La Californie ouvre la marche en 1996, en dépénalisant la possession, l'usage et la culture de cannabis, mais à des fins médicales uniquement.

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Des plants de cannabis poussent dans une plantation à Ganderkesee, en Basse-Saxe, le 12 mars 2025. (image d'illustration) [KEYSTONE - HAUKE-CHRISTIAN DITTRICH]KEYSTONE - HAUKE-CHRISTIAN DITTRICH

Le cannabis américain a faim d'Europe / Tout un monde / 13 min. / lundi à 08:13

Autorisé dans une certaine mesure

D'autres Etats suivent et, aujourd'hui, 41 d'entre eux – sur 50 – autorisent au moins l'usage médical.

Aux Etats-Unis, l'objectif est d'abord d'autoriser un médicament, par exemple pour soulager les douleurs chroniques, atténuer les effets secondaires des chimiothérapies ou réguler l'anxiété.

Mais si les législations évoluent, c'est aussi pour une tout autre raison: "Le facteur déterminant a sans doute été d'ordre économique", relève dans Tout un monde Kojo Koram, professeur de droit et d'économie politique à l'Université de Loughborough, au Royaume-Uni.

Selon lui, le cannabis offre de nouveaux débouchés aux capitaux privés et des recettes fiscales à l'Etat. "Ce n'est pas un hasard si, malgré toutes les campagnes en faveur d'une modification de la législation sur le cannabis, celle-ci n'a réellement commencé à évoluer qu'au lendemain de la crise financière de 2008", estime l'expert, auteur du livre "The Next Fix: the winners and losers in the future of drugs", paru en juin, et qui a signé récemment une tribune dans le New York Times.

L'année passée, cette industrie légale a représenté une trentaine de milliards de dollars de ventes aux États-Unis, un record, selon les chiffres de cabinets spécialisés.

Mouvement de balancier

Les Etats du Colorado et de Washington sont les premiers du pays à adopter, en 2012, un texte qui autorise la possession, la consommation, mais surtout la vente et la taxation de petites quantités de cannabis. Le Canada voisin est, lui, allé plus loin, en légalisant le cannabis récréatif au niveau national en 2018.

Résultat, les investisseurs s'engouffrent dans ce qui devient rapidement un marché florissant. Trois ans après sa légalisation au Colorado, le cannabis génère 18'000 emplois dans l'Etat, près de 2,5 milliards de dollars de chiffre d'affaires et 121 millions de taxes.

Mais la ruée vers l'or vert s'est tarie. "Il y a eu une sorte de course en avant vers l'investissement en Amérique du Nord, [ce qui a provoqué] une surproduction de cannabis beaucoup plus difficile à écouler que prévu aux États-Unis, puisque l'exportation est toujours interdite", explique Maxime Mellina, co-secrétaire général du Groupement romand d'études des addictions.

Donald Trump s'en mêle

L'Etat fédéral américain est récemment entré dans la danse. En décembre 2025, Donald Trump signe un décret qui place le cannabis dans la troisième catégorie de la liste de Nixon, aux côtés par exemple de la kétamine.

"J'insiste sur le fait que le décret que je m'apprête à signer ne légalise pas la marijuana, sous une quelconque forme que ce soit, et n'enlève pas les sanctions contre toute forme récréative", a averti le président.

Cette reclassification, souhaitée par Joe Biden et officialisée en pleine guerre contre le narcotrafic, redonne néanmoins de l'élan à l'industrie.

>> A relire : Le cannabis sur le point d'être classé comme substance moins dangereuse aux Etats-Unis

"Quand Donald Trump reclasse le cannabis médical, cela allège considérablement la charge fiscale qui pèse sur les entreprises du secteur et favorise leur expansion et les fusions", analyse Kojo Koram. "Cela a incité des entreprises comme Trulieve à entrer en bourse et a donné un coup de fouet à l'industrie légale du cannabis à usage commercial aux États-Unis."

Les nouveaux géants de la marijuana, comme Trulieve et Curaleaf, exercent un important lobbying auprès du président américain et parrainent massivement les campagnes électorales des candidats soutenus par Donald Trump.

Mais il reste toujours le problème de l'écoulement du stock. Les entreprises du secteur lorgnent l'Europe, mais butent sur un marché qui reste, dans les grandes lignes, fermé aux exportations.

Des obstacles au commerce

Certaines sociétés se sont également mordu les doigts après avoir investi dans le cannabis. "Constellation Brands, une entreprise qui vend de l'alcool aux États-Unis, avait racheté une société américaine de cannabis en visant ce nouveau moyen de se divertir. C'est un échec total: elle a payé quatre milliards pour une société qui n'en vaut aujourd'hui plus que 400 millions", illustre le vulgarisateur financier Thomas Veillet.

Les entreprises misent toutes sur une légalisation fédérale aux Etats-Unis, mais ces perspectives peinent à aboutir. 

Aux yeux de Thomas Veillet, le cannabis légal représente un marché hautement spéculatif et rendu compliqué par l'ensemble des règles à respecter.

Les autorités new-yorkaises perquisitionnent un commerce vendant du cannabis sans patente, le 19 janvier 2023. [KEYSTONE - JUSTIN LANE]
La police perquisitionne un commerce vendant du cannabis sans patente à New York, le 19 janvier 2023. [KEYSTONE - JUSTIN LANE]

Ces entreprises pourraient en outre se heurter à un autre écueil: le retour de la prohibition sur la base de considérations de santé publique. "Il est temps pour l'Amérique d'admettre qu'elle a un problème de marijuana", a asséné la rédaction en chef du New York Times en février dernier. Le nombre de consommateurs a drastiquement augmenté avec la légalisation dans certains Etats, au point de dépasser la consommation d'alcool, argumente le journal, qui reconsidère sa position sur la question: légalisation oui, mais avec un encadrement adéquat.

Corollaires de la hausse de la consommation: davantage d'addiction, de crises psychotiques et d'accidents de la route sous l'emprise de la marijuana. Car avec la dérégulation, le taux de THC, la substance psychoactive, a elle aussi explosé. Le THC s'est par ailleurs retrouvé dans des produits accessibles aux jeunes, tels que des boissons, des cakes ou des bonbons, à un âge où les dégâts au cerveau sont parfois irréparables.

Vers la fin de l'état de grâce?

Des campagnes politiques sont désormais menées dans certains Etats américains afin d'abroger les lois sur la légalisation du cannabis.

Le Massachusetts sera le premier à voter. Le 3 novembre – en même temps que les élections de mi-mandat –, sa population se prononcera sur la vente et la taxation du cannabis récréatif. Un scrutin qui pourrait faire partir en fumée l'intérêt de l'industrie du cannabis légal pour cet Etat.

Sujet radio: Cédric Guigon

Adaptation web: Antoine Michel