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Le Bauhaus, un fabuleux laboratoire de la modernité (qui dérange encore l’extrême droite)

« Une vision d’horreur », « une aberration historique » : en octobre 2024, Hans-Thomas Tillschneider, élu de l’AfD (Alternative für Deutschland), s’en prend violemment à l’héritage du Bauhaus depuis la tribune du parlement de Saxe-Anhalt, région du centre-est de l’Allemagne où ce parti d’extrême droite a remporté début septembre 2026 une victoire historique lors des dernières élections régionales.

À quelques mois des célébrations du centenaire du transfert de Weimar à Dessau de la fameuse école fondée en 1919 par Walter Gropius, les attaques de cet élu font tristement écho à la logorrhée nauséabonde employée par les nazis pour condamner l’institution, jusqu’à provoquer sa dissolution définitive en juillet 1933, après seulement quatorze années d’existence.

Plus d’un siècle après sa création, force est de constater que l’esthétique et les ambitions révolutionnaires de l’école suscitent encore l’ire des conservateurs et des militants d’extrême droite de tous horizons – en janvier 2025, aux États-Unis, Donald Trump signait un décret imposant une architecture « traditionnelle et classique » aux bâtiments publics fédéraux – alors même que l’esprit du Bauhaus et sa modernité continuent d’infuser dans notre vie quotidienne.

« Nous devons tous revenir à l’artisanat »

Car l’héritage du Bauhaus ne saurait se réduire, comme le voudraient ses détracteurs, à d’austères constructions aux toits plats et aux larges baies vitrées. Pour comprendre ce qui se joue derrière ces polémiques, il faut revenir aux origines de l’institution, née sur les cendres encore fumantes de la Première Guerre mondiale.

Affiche d’exposition du Bauhaus

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Affiche d’exposition du Bauhaus, 1923

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© De Agostini Picture Library / Bridgeman Images

L’Empire allemand est alors anéanti : deux millions de morts, une économie en ruine et un climat insurrectionnel conduisent à l’abdication de l’empereur Guillaume II, en novembre 1918. C’est dans ce contexte trouble et violent que naît la République de Weimar, du nom de la paisible ville où s’installe l’Assemblée nationale, loin des tensions révolutionnaires de Berlin. Ce choix n’est pas dénué de symbolique : Weimar est la ville natale de Goethe et de Schiller, deux figures majeures de la culture germanique. C’est là, dans une Allemagne profondément meurtrie, que Walter Gropius va tenter de poser les bases d’un nouvel enseignement artistique.

Inauguration du Bauhaus de Dessau. Wasily Kandinsky, Nina Kandinsky, Georg Muche, Paul Klee, Walter Gropius Dessau

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Inauguration du Bauhaus de Dessau. Wasily Kandinsky, Nina Kandinsky, Georg Muche, Paul Klee, Walter Gropius Dessau, vers 1925

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© SZ Photo / Bridgeman Images

Le Bauhaus est bien plus qu’une simple école d’art. C’est une utopie tangible, où la rencontre de l’art, de la technique et de l’industrie doit permettre de rendre le beau accessible au plus grand nombre.

Architecte, designer et ancien combattant, il prend en 1919 la direction de l’École des arts décoratifs et de l’Académie des beaux-arts de Weimar, qu’il décide de fusionner au sein d’une seule institution : le Bauhaus. Le nom, formé autour des termes allemands bau (« construction ») et haus (« maison »), évoque l’ambition de bâtir une école nouvelle, tournée vers la création collective. Dans le manifeste publié la même année, Gropius expose sa vision radicale et lance un appel devenu célèbre : « Architectes, peintres, sculpteurs : nous devons tous revenir à l’artisanat ».

L’ambition est claire : à l’instar de William Morris, fondateur du mouvement Arts & Crafts dans l’Angleterre victorienne, il s’agit de mettre fin à la séparation traditionnelle entre les beaux-arts et l’artisanat. Architecture, peinture, sculpture et design doivent se rejoindre au sein d’une même entreprise créatrice, pour faire émerger une œuvre d’art totale (Gesamtkunstwerk en allemand), conçue comme l’aboutissement de cette synthèse.

Le Bauhaus est donc bien plus qu’une simple école d’art. C’est une utopie tangible, où la rencontre de l’art, de la technique et de l’industrie doit permettre de rendre le beau accessible au plus grand nombre. Pour y parvenir, Gropius entend faire table rase de l’académisme qui régit les écoles traditionnelles. Les cours magistraux cèdent la place à un cours préliminaire obligatoire, destiné à libérer la créativité des étudiants et à les débarrasser des carcans hérités de l’enseignement classique (le Vorkurs). Viennent ensuite les ateliers pratiques, inspirés du modèle communautaire des corporations médiévales, les Bauhütten.

Une organisation pédagogique novatrice

Menuiserie, métal, peinture murale, sculpture, vitrail, céramique, imprimerie, photographie, théâtre ou encore tissage (où sont quasi systématiquement orientées les femmes de l’école)… Chaque atelier est supervisé par deux enseignants : un maître des techniques (souvent un artisan qualifié) et un maître des formes, un poste occupé par quelques-uns des plus grands noms des avant-gardes. Car c’est aussi là que réside la force du Bauhaus : avoir su attirer des artistes à la pointe de la modernité. Vassily Kandinsky, László Moholy-Nagy, Josef et Anni Albers, Paul Klee ou encore Oskar Schlemmer ont largement contribué à forger sa légende.

Costumes d’Oskar Schlemmer pour le Ballet triadique, au théâtre Metropol de Berlin

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Costumes d’Oskar Schlemmer pour le Ballet triadique, au théâtre Metropol de Berlin, 1926

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©Rue des Archives / PVDE / getty / photo Ernst Schneider

Le Bauhaus décloisonne les disciplines, mais aussi les rapports entre élèves et professeurs. Ces derniers ne se contentent pas de transmettre leur savoir dans les ateliers : ils prennent part à une vie collective où les échanges informels occupent une place essentielle. Gymnastique sur les toits, excursions, fêtes et spectacles rythment le quotidien de l’école. Cet anticonformisme ne tarde toutefois pas à déplaire au gouvernement régional de Thuringe, qui réduit drastiquement ses financements en 1924. Le Bauhaus doit alors quitter Weimar et s’installe à Dessau, ville industrielle de Saxe-Anhalt, où il bénéficie d’un soutien municipal.

Maquette d’immeuble d’appartements lamelliformes, 10 étages, par Walter Gropius en 1931

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Maquette d’immeuble d’appartements lamelliformes, 10 étages, par Walter Gropius en 1931

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© Tallandier / Bridgeman Images

Gropius y conçoit un nouveau bâtiment, inauguré en 1926, qui devient l’une des réalisations emblématiques de l’architecture moderne. Ses volumes fonctionnels, ses lignes épurées et ses façades de verre et de béton traduisent dans l’espace les principes défendus par l’école. L’année suivante, l’école se dote d’un département d’architecture, placé sous la direction de Hannes Meyer.

Un idéal condamné par le nazisme

Celui-ci succède à Gropius à la tête de l’institution en 1928 et imprime à la pédagogie un tournant plus social et politique. Son credo, « Au lieu du luxe, des produits de masse », résume son ambition : concevoir des objets et des bâtiments répondant aux besoins collectifs plutôt qu’aux aspirations d’une élite. L’architecture doit être fonctionnelle, accessible et adaptée aux exigences de la vie quotidienne. Une orientation qui vaut à Meyer des tensions croissantes avec les autorités de Dessau, jusqu’à son renvoi en 1930.

Scène du Bauhaus : inconnue dans un fauteuil tubulaire de Marcel Breuer portant un masque d’Oskar Schlemmer en 1926

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Scène du Bauhaus : inconnue dans un fauteuil tubulaire de Marcel Breuer portant un masque d’Oskar Schlemmer en 1926

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© Bauhaus-Archive Berlin

Son successeur, Ludwig Mies van der Rohe, tente de recentrer l’école sur l’architecture et de la tenir à distance des engagements politiques qui ont contribué à fragiliser sa position. Mais le contexte devient de plus en plus hostile. La montée du nazisme menace directement l’existence du Bauhaus, accusé de défendre un art « dégénéré » et d’incarner une modernité incompatible avec l’idéologie national-socialiste. En 1932, la municipalité de Dessau met fin au financement de l’école, qui se replie à Berlin sous la forme d’un institut privé installé dans une ancienne usine de téléphonie ; mais quelques mois après l’arrivée d’Hitler au pouvoir, les locaux sont perquisitionnés par la Gestapo. Sous la pression de la répression nazie, les enseignants votent finalement la dissolution de l’école le 20 juillet 1933.

Ses enseignants et ses élèves se dispersent à travers le monde (notamment aux États-Unis), emportant avec eux une conception nouvelle de l’enseignement artistique, fondée sur l’expérimentation, la transversalité et le dialogue entre l’art et la technique. Son influence se traduit à travers l’architecture moderne comme dans des objets de design devenus familiers, à l’image de la chaise « Wassily » de Marcel Breuer, la lampe de Wilhelm Wagenfeld ou le fauteuil « Barcelona » de Mies van der Rohe qui continuent de peupler nos intérieurs et d’inspirer des générations de designer. N’en déplaisent à ceux qui voudraient piétiner ce fabuleux héritage.