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La Terre tourne plus vite et on risque de devoir enlever une seconde à nos horloges: pour éviter un bug à 300 milliards de dollars, le monde prépare une réforme du temps (mais la Russie ne veut pas)

Des diplomates et des scientifiques du monde entier vont se réunir à Versailles pour statuer sur le sort d'un réglage des horloges mondiales, qui menace les infrastructures informatiques de graves dysfonctionnements. La plupart d'entre eux sont d'accord pour réformer ce système rapidement, sauf la Russie de Vladimir Poutine.

Les maîtres du temps sont appelés à se réunir à Versailles, près du château du Roi Soleil. Du 13 au 15 octobre, des diplomates et des scientifiques russes, européens, américains ou chinois sont conviés à la 28e réunion de la Conférence générale des poids et mesures (CGPM), dont la mission est de fixer les règles mondiales du système d'unités de mesure, pour qu'elles soient les mêmes dans tous les pays.

Ses membres discuteront notamment d'une réforme très attendue par les géants de la tech. Après de longues concertations, les membres du CGPM doivent réformer le système de la seconde intercalaire, un réglage des horloges mondiales qui pourrait coûter des milliards aux géants de la tech. La plupart des pays devraient dire "oui'", sauf la Russie.

De quoi on parle ?

Cette seconde intercalaire a été créée pour recaler le temps de référence mondial avec le rythme de la Terre. Pour bien comprendre, il faut avoir en tête que le mode du calcul du temps a évolué ces dernières années.

Historiquement, et au moins depuis l'Antiquité, l'heure était fixée en regardant vers le ciel, en fonction de notre position par rapport au Soleil, et donc via l'astronomie. Midi correspond ainsi au moment où le Soleil est au plus haut dans le ciel.

Cela semble logique, mais l'astronomie s'est révélée insuffisante pour les besoins du monde moderne. En effet, la Terre ne tourne pas toujours au même rythme. De manière générale, elle a tendance à ralentir, mais sa rotation est irrégulière. Trop pour certaines technologies aujourd'hui indispensables, comme le GPS.

Des passionnés d'astronomie en Espagne pour l'éclipse, ce mercredi 12 août 2026.
Des passionnés d'astronomie en Espagne pour l'éclipse, ce mercredi 12 août 2026. © OSCAR DEL POZO

Cet obstacle a été contourné grâce aux horloges atomiques développées après la Seconde guerre mondiale. Celles-ci utilisent les vibrations des atomes et leur fréquence s'est révélée beaucoup plus précise et extrêmement stable.

"La physique a surpassé l'astronomie. Dans les années 1960, on a donc basculé d'une définition astronomique du temps à une définition fondée sur les horloges atomiques", explique Frédéric Meynadier, physicien au Bureau international des poids et des mesures (BIPM), dont le métier de calculer le temps, en lien avec ses homologues du monde entier.

À l'époque, il a toutefois été décidé que le temps de référence (UTC) garderait un lien avec le Soleil, et donc avec le rythme de rotation de la Terre (UT1). "Cela restait aussi utile de conserver ce lien dans certains domaines, comme la navigation maritime. En dernier recours, les bateaux pouvaient être amenés à s’orienter grâce aux étoiles", poursuit Frédéric Meynadier.

En 1972, la Conférence générale des poids et mesures a donc créé un système pour recaler le temps atomique, extrêmement stable, avec le rythme irrégulier de la Terre. C'est là qu'est née la seconde intercalaire.

Puisque la Terre a structurellement tendance à ralentir, une seconde a été régulièrement ajoutée au temps de référence (UTC) dès que l'écart avec le temps astronomique (UT1) risquait de dépasser 0,9 seconde, l'écart maximum toléré jusqu'ici. Depuis la mise en place du système, c'est arrivé 27 fois, la dernière en 2016.

Quel est le problème ?

Au début, cela ne posait pas beaucoup de problème. Mais les choses ont commencé à se gâter à mesure que les infrastructures informatiques se sont développées. Celles-ci ne réagissent pas très bien à ces changements. Certains systèmes arrivent à s'adapter, d'autres plantent. Et il est très difficile de savoir à l'avance où les problèmes vont se situer.

En 2012, l'ajustement avait ainsi provoqué un bug majeur du système Linux, le forum Reddit avait été en rade pendant près d'une heure, Mozilla avait été perturbé, et le système informatique de la compagnie aérienne Qantas était tombé en panne, retardant plusieurs dizaines de vols. Ce recalage donne également des sueurs froides à certaines plateformes de trading haute fréquence et aux responsables d'infrastructures encore plus stratégiques, dans le domaine militaire en particulier.

Un data center.
Un data center. © Jonathan Nackstrand - AFP

Progressivement, des voix se sont donc élevées pour modifier ce système et une réforme était jusqu'ici prévue en 2035. Mais ces demandes sont devenues beaucoup plus pressantes depuis que la Terre ne tourne plus "normalement". Alors qu'elle est censée ralentir, notre planète tend à accélérer depuis plusieurs années, pour des raisons encore mal expliquées.

En tout état de cause, il est désormais envisageable de devoir retrancher une seconde. "La probabilité de devoir introduire une seconde intercalaire négative augmentera rapidement dans un futur proche et sera de 30% d’ici 2035”, a ainsi prévenu le Bureau international des poids et des mesures (BIPM), dont le siège mondial se trouve près de Paris.

Pourquoi une réforme maintenant?

Pour les infrastructures informatiques, retirer une seconde au temps est encore pire que d'en ajouter une. "L’impact d'une seconde intercalaire négative n'a jamais été testé à grande échelle; il pourrait avoir un effet dévastateur sur les logiciels utilisant des minuteries ou des planificateurs”, s'étrangle Meta (ex-Facebook), dans une note sur le sujet.

De son côté, le Bureau international des poids et des mesures rapporte “un risque élevé d’anomalies et de dysfonctionnements pour les infrastructures critiques qui, dans l’ensemble, ne sont pas préparées”.

"Cela requerrait de la part des industries qui reposent sur la synchronisation du temps des investissements financiers dont le montant estimé est équivalent à celui qui leur a été nécessaire pour anticiper le bug de l’an 2000", ajoute le Bureau international des poids et des mesures, soit potentiellement plusieurs centaines de milliards de dollars, même si cela reste hypothétique.

À l'époque, le cabinet d'études Gartner avait estimé le coût de préparation au bug de l'an 2000 à 300 milliards de dollars au niveau mondial. Rien qu'en France, cela avait coûté 120 milliards de francs (soit 28 milliards d'euros actuels), selon le gouvernement.

"Les industriels de la tech disent: 'c’est un cauchemar, le plus simple c’est de s’en débarrasser’", résume Frédéric Meynardier, le chercheur du BIPM.

La solution envisagée consiste donc à changer complètement d'échelle. Aujourd'hui, dès que l'heure atomique (UTC) risque de s'écarter de plus de 0,9 seconde de l'heure déterminée par la rotation de la Terre, il faut la corriger avec une seconde intercalaire. C'est précisément cette opération qui pose problème aux systèmes informatiques.

Le BIPM propose donc de laisser ces deux horloges s'éloigner beaucoup plus longtemps l'une de l'autre: au lieu d'intervenir à partir de 0,9 seconde d'écart, on accepterait désormais un décalage pouvant aller jusqu'à une heure, soit 3.600 secondes.

"Cela veut dire qu’on n'aurait plus de questions à se poser pendant des centaines, voire des milliers d’années", poursuit le chercheur, en évoquant la solution qui sera débattue lors de la Conférence générale des poids et mesures à Versailles.
La célèbre hrologe du musée d'Orsay
La célèbre hrologe du musée d'Orsay © -

On passerait ainsi d'une seconde à une heure intercalaire. Le BIPM propose une entrée en vigueur dès 2027, pour écarter définitivement le risque d'une seconde intercalaire négative. Ce compromis permettrait de garder une échelle de temps commune entre tous les pays et toutes les entreprises. Mais attention: cela ne signifie pas qu'une heure serait ajoutée à nos horloges en 2027. À partir de cette date, c'est simplement l'écart autorisé entre le temps atomique et la rotation de la Terre qui pourrait être considérablement augmenté. Le risque de devoir retirer une seconde dans les prochaines années serait ainsi écarté.

À l'échelle d'une vie humaine, voire de plusieurs, ce nouveau décalage serait imperceptible. De plus, nous sommes déjà relativement habitués à vivre avec une heure qui n'est pas tout à fait liée au rythme du soleil. Ce dernier se lève beaucoup plus tôt à Strasbourg qu'à Brest, pourtant nous vivons sur le même fuseau horaire.

Pourquoi la Russie freine?

La plupart des pays sont plutôt d'accord sur la nécessité d'adopter rapidement cette réforme, sauf la Russie qui a émis d'importantes réserves ces dernières années. Moscou ne s’oppose pas au principe. Mais, elle a demandé du temps pour s’y adapter. C’est notamment pour cela que la réforme avait été repoussée à l'horizon 2035.

En fait, contrairement à ses équivalents américains GPS et européens Galileo, le système satellitaire russe, Glonass, développé pendant la guerre froide, intègre les secondes intercalaires dans son temps système.

Tir d'un missile russe Iskander-K lors d'exercices militaires en février 2022.
Tir d'un missile russe Iskander-K lors d'exercices militaires en février 2022. © Handout © 2019 AFP

Pour être très précis, "si le décalage UT1–UTC dépasse 0,9 seconde, le message de navigation Glonass et les récepteurs au sol doivent être mis à jour", détaillent les spécialistes Judah Levine, Patrizia Tavella et Martin Milton dans un article scientifique publié en 2022 dans la revue Metrologia.

Or, la mise à jour complète nécessiterait un préavis d'au moins 15 ans (soit un horizon autour de 2035/2037). L'élargissement de la fourchette en débat est donc susceptible de poser des soucis techniques relativement importants pour Glonass.

Et on comprend d'autant mieux les réticences russes que ce système satellitaire est utilisé par certains systèmes d'armements russes, comme les missiles Kalibr ou l'Iskander... Difficile toutefois d'avoir une idée précise de l'ampleur du problème pour le Kremlin. BFM Business a sollicité plusieurs spécialistes, mais aucun n'avait connaissance de ce niveau de détails, par nature extrêmement sensibles.

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